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		<title>Contes &#224; rebours : Souvenez-vous</title>
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		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Parmi les douze nouvelles qui composent mon recueil &lt;a href='https://imaginaires.brunocolombari.fr/Contes-a-rebours-Siri-Litmanen' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Contes &#224; rebours&lt;/a&gt;, c'est celle qui correspond au mois d'octobre. Un hommage aux cin&#233;mas de proximit&#233; et &#224; ceux qui les font vivre, qui peut-&#234;tre s'y reconna&#238;tront. Et bien s&#251;r au cin&#233;ma en g&#233;n&#233;ral, celui qui nourrit nos r&#234;ves et qui illumine nos vies.&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Parmi les douze nouvelles qui composent mon recueil &lt;a href='https://imaginaires.brunocolombari.fr/Contes-a-rebours-Siri-Litmanen' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Contes &#224; rebours&lt;/a&gt;, c'est celle qui correspond au mois d'octobre. Un hommage aux cin&#233;mas de proximit&#233; et &#224; ceux qui les font vivre, qui peut-&#234;tre s'y reconna&#238;tront. Et bien s&#251;r au cin&#233;ma en g&#233;n&#233;ral, celui qui nourrit nos r&#234;ves et qui illumine nos vies.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est fini, cette fois, pour de bon. Marylou a laiss&#233; tomber l'id&#233;e de diffuser dans le hall la chanson d'Eddy Mitchell, &lt;i&gt;La derni&#232;re s&#233;ance&lt;/i&gt;, mais l'air lui tourne dans la t&#234;te comme un vieux vinyle ray&#233;. Le g&#233;n&#233;rique est termin&#233;, la bobine est arriv&#233;e au bout et l'unique salle du Potemkine se rallume d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, c'est fini. Demain, des types viendront d&#233;visser les si&#232;ges, d'autres d&#233;monteront le gros projecteur. Dans un mois, le petit cin&#233;ma sera d&#233;moli. Dans deux mois, on des pelleteuses creuseront les fondations d'un b&#226;timent flambant neuf avec double vitrage chauffage au sol panneaux solaires fa&#231;ade design, les deux &#233;tages seront am&#233;nag&#233;s en appartements hors de prix, enfin hors de prix pour Marylou, et le rez-de-chauss&#233;e sera partag&#233; entre une agence immobili&#232;re et un vid&#233;o-club.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fin juillet, quand Bernier, le propri&#233;taire des murs, lui a annonc&#233; &#231;a, &#224; Marylou, elle a cru qu'il se moquait d'elle. M&#234;me pas, en fait. Il &#233;tait s&#233;rieux. Bernier n'avait aucun humour, surtout en affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Un vid&#233;o-club ? Elle a dit. Un vid&#233;o-club pour que mon public loue des cassettes &#224; la soir&#233;e et les regarde chez lui en mangeant une pizza congel&#233;e pass&#233;e au micro-ondes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est pas tout &#224; fait &#231;a, lui a r&#233;pondu Bernier en tapotant le guichet du bout des ongles, fa&#231;on de lui faire comprendre qu'elle lui faisait perdre son pr&#233;cieux temps. Vous savez, madame Ader, il n'y a presque plus de cassettes dans les vid&#233;os-clubs. C'est des DVD, et on n'est pas oblig&#233; de les louer pour la soir&#233;e, y a un tarif pour trois heures seulement. Je suis s&#251;r que &#231;a plaira aux habitants. C'est le premier vid&#233;o-club ici, &#231;a manquait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et le cin&#233;ma, vous croyez qu'il ne va pas manquer, peut-&#234;tre ? Cinquante ans, &#231;a fait, qu'il existe. Quand il a ouvert, vous n'&#233;tiez m&#234;me pas n&#233;, Monsieur Bernier. Et c'est vous qui allez le d&#233;molir, pour y mettre un vid&#233;o-club. Bravo, monsieur Bernier. Vous pouvez &#234;tre fier de vous. Vraiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'il pouvait s'en foutre des discours de Marylou, Bernier. Lui, ce qui l'int&#233;ressait, c'est d'&#234;tre t&#234;te de liste aux prochaines municipales, et ensuite, viser la d&#233;putation. Pour un minist&#232;re, on verrait plus tard. En attendant, il se faisait les dents sur des op&#233;rations immobili&#232;res comme le Potemkine, entre autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il avait achet&#233; les murs, il y a un peu moins de trois ans, Marylou venait juste de perdre Stan, et Bernier &#233;tait bien le dernier de ses soucis. Elle avait m&#234;me ferm&#233; le cin&#233;ma pendant deux mois, et c'&#233;tait sans doute &#231;a qui avait donn&#233; des id&#233;es au rapace. Maintenant que le Potemkine croulait sous les dettes, il pouvait passer de la th&#233;orie &#224; la pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, ils sont combien dans la salle au parquet de bois ? Cinquante-deux places ont &#233;t&#233; vendues au guichet, dont la moiti&#233; environ &#224; tarif r&#233;duit. Petite recette, quoi que &#231;a fait bien longtemps que le cin&#233;ma n'avait pas connu pareille affluence. Quand elle vendait les tickets, il y a deux heures, certains lui ont dit un petit mot, bon courage pour la suite, merci pour ce que vous avez fait, c'est dommage de fermer un cin&#233;ma pareil. Bandes d'hypocrites, va. Hormis le petit carr&#233; de fid&#232;les, les dix ou quinze qu'elle voyait toutes les semaines, qui venait encore au Potemkine ces derniers temps ? Qui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;t&#233; dernier, Marylou avait eu envie de faire une exp&#233;rience : aller se mettre sur le parking du Titanic, &#224; deux m&#232;tres de l'entr&#233;e en verre fum&#233;e et regarder dans les yeux, un par un, ceux qui allaient s'installer dans les fauteuils &#233;normes et flambant neufs du multiplexe de seize salles. Les regarder faire, ces cons, quand ils passeraient devant l'immense comptoir o&#249; ils pourraient acheter des pop-corns dans des gobelets gros comme des verres doseurs. Allez-y, s&#233;ances pas ch&#232;res le matin, toutes les sorties nationales, son THX surround, il faut bien &#231;a pour couvrir les sonneries de portables et les bruits de mastication. Pour le prix, tu as m&#234;me droit &#224; un vigile de cent kilos en chemise blanche qui te regarde comme si tu allais partir avec la caisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l&#224;, ce 31 octobre, veille de la Toussaint, ces m&#234;mes qui ont pos&#233; leurs fesses dans les fauteuils classe affaires du Titanic ont le culot de venir la voir, elle, Marylou, dans son cin&#233;ma &#224; l'agonie. Mais qu'est-ce qu'ils veulent, bordel ? Pouvoir dire plus tard qu'ils y &#233;taient ? Faire encadrer le dernier ticket et l'accrocher sur le manteau de la chemin&#233;e ? Voir de pr&#232;s sa t&#234;te &#224; elle, des fois qu'elle se mette &#224; pleurer devant tout le monde ? Qu'ils ne comptent pas l&#224;-dessus, elle ne craquera pas. Oh non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le matin m&#234;me, en se levant, elle s'est d'abord dit que ce n'&#233;tait pas possible, qu'elle n'y arriverait jamais, qu'il valait mieux tout laisser tomber tout de suite, allez hop, on ferme, circulez, y a plus rien &#224; voir. Mais non, elle n'en est pas capable. Hormis apr&#232;s la mort de Stan, et trois semaines de fermeture annuelle, jamais elle n'a annul&#233; de s&#233;ance. C'est trop dur d'arriver devant une salle et de tomber sur un rideau m&#233;tallique baiss&#233;, sur des lumi&#232;res &#233;teintes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors elle a pris deux aspirines pour chasser un d&#233;but de migraine qui lui mordait les tempes. Et ce soir, sans trop savoir comment, elle se retrouve l&#224;, entre l'&#233;cran et la premi&#232;re rang&#233;e de fauteuils, vide comme d'habitude car au Potemkine comme dans les salles moyennes on y voit mieux d'un peu plus loin. Quand les lumi&#232;res se sont rallum&#233;es, personne ne s'est lev&#233;. Comme s'ils attendaient tous quelque chose. Comme s'ils n'avaient pas envie de partir. Un peu tard, les amis, un peu tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marylou sent bien cette col&#232;re qui monte en elle, qui menace d'exploser. Elle l'accueille, elle l'accepte, et &#224; la moindre remarque &#224; la con, elle la laissera s'&#233;chapper et se r&#233;pandre. Tout ce travail, toutes ces nuits sans sommeil, tout l'amour qu'elle a mis dans cette salle, tous ce temps pass&#233; sans compter, pour en arriver l&#224;, &#224; ce trente-et-un octobre, &#224; ce dernier jour sans lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'elle va faire apr&#232;s, Marylou ? Elle ne restera pas l&#224;, non. Ses affaires sont pr&#234;tes, un camion viendra les chercher apr&#232;s-demain, 2 novembre, jour des d&#233;funts, ses affaires &#224; elle et celles de Stan, bien s&#251;r. Elle quittera le Potemkine &#224; tout jamais, elle ne reviendra plus ici. La col&#232;re ne demande plus qu'&#224; sortir maintenant, elle prend la forme de mots froids, des mots durs, de mots pic &#224; glace, de mots scie &#224; m&#233;taux qui mordent et qui coupent et qui blessent. Dans un instant, ceux qui sont rest&#233;s vont regretter de ne pas s'&#234;tre esquiv&#233;s dans le noir, pendant le g&#233;n&#233;rique de fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; J'aurais aim&#233; qu'il soit l&#224; ce soir, aupr&#232;s de moi et aupr&#232;s de vous. &#199;a aurait &#233;t&#233; moins difficile, je crois. Peut-&#234;tre qu'il est l&#224;, en fait, et qu'il nous entend. On ne peut pas le savoir, mais ce n'est pas interdit d'y croire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots sont sortis tous seuls de sa bouche, sans lui demander la permission. &#199;a lui arrive parfois, &#224; Marylou, enfin, surtout depuis que Stan est mort. C'est comme si elle se mettait &#224; penser &#224; voix haute, comme si on branchait un haut-parleur sur le fil de ses pens&#233;es et que ce qui lui passait par la t&#234;te lui sortait de la bouche. &#199;a ne lui pla&#238;t pas, &#224; Marylou, apr&#232;s tout ses pens&#233;es n'appartiennent qu'&#224; elle - en es-tu aussi s&#251;re ? - et ne regardent pas les autres. Mais voil&#224;, elles s'&#233;chappent, et une fois qu'elles sont sorties, impossible de les rattraper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Marylou est seule, ce n'est pas si grave, m&#234;me si &#231;a lui fait tout dr&#244;le de s'entendre parler &#224; voix haute dans son appartement vide. Au moins, personne ne l'entend. Mais quand il y a du monde autour d'elle, ce que pense Marylou n'est pas toujours agr&#233;able pour les autres, pour ne pas dire que &#231;a ne l'est jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis voil&#224; qu'autre chose est sorti de sa bouche. Des mots sans haine, sans regret, des mots d'amour d'une certaine fa&#231;on. Des mots que Stan aimait tant prononcer, des mots qui r&#233;chauffent, qui apaisent et qui r&#233;concilient. Un jour, Marylou s'est dit que lorsque ses pens&#233;es sortaient toutes seules, c'&#233;tait Stan qui cherchait &#224; s'exprimer &#224; travers elle, un mort qui utilise un vivant comme caisse de r&#233;sonance pour transformer des sentiments en vibrations sonores.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'&#233;tait pas &#231;a, non. Quoi, alors ? C'est en parlant avec la projectionniste stagiaire qui avait travaill&#233; au cin&#233;ma deux mois l'an dernier (comment s'appelait-elle d&#233;j&#224; ? Dalila ?) que Marylou semblait s'&#234;tre approch&#233;e au plus pr&#232;s de la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; En fait, ces pens&#233;es &#224; voix haute, comme je les appelle, elles arrivent quand quelque chose me passe par la t&#234;te et que, pour une raison ou pour une autre, je pense &#224; Stan en m&#234;me temps. Et l&#224;, tac, la tonalit&#233; de mes pens&#233;es change, c'est comme si je les voyait sous un autre angle. Comme si j'y voyait plus clair tout d'un coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, devant la petite cinquantaine de spectateurs tass&#233;s dans les fauteuils rouges, Stan s'est brusquement intercal&#233; dans les pens&#233;es de Marylou. Elle est l&#224;, devant cet &#233;cran qui ne projette plus que son ombre, et la voil&#224; qui ouvre la bo&#238;te aux souvenirs. Comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Avant que tout s'arr&#234;te, j'aimerais vous demander quelque chose. Je n'ai rien pr&#233;par&#233;, je vous assure, &#231;a me vient juste maintenant mais il me semble que c'est important de le faire. Pour Stan et pour le Potemkine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la salle, personne ne bouge. Le silence est &#224; peine interrompu par une toux discr&#232;te et par quelques reniflements - un rhume ou des larmes, allez savoir, les rhumes sont de saison, les larmes aussi. C'est &#224; Marylou de parler, alors Marylou parle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Voil&#224; ce que j'aimerais. C'est que ceux qui le veulent bien viennent ici, &#224; c&#244;t&#233; de moi, et nous fassent cadeau d'un souvenir qu'ils ont de ce cin&#233;ma, ou d'ailleurs, peu importe. Une anecdote, un film que vous avez aim&#233;, une personne que vous avez accompagn&#233;e, n'importe quoi, du moment que c'est un souvenir personnel. Si vous voulez bien, je peux commencer, &#231;a vous mettra &#224; l'aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne r&#233;pond, mais des murmures approbateurs et des hochements de t&#234;te encouragent Marylou. Tant qu'il s'agit d'&#233;couter, tout le monde est d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'&#233;tait &#224; la fin des ann&#233;es soixante-dix, d&#233;but quatre-vingt peut-&#234;tre. J'&#233;tais au lyc&#233;e, en seconde je crois, et pour faire mon int&#233;ressante, je disais &#224; tout le monde que rien ne me faisait peur au cin&#233;ma. Quand &lt;i&gt;Alien&lt;/i&gt; est sorti ici, dans cette salle, j'ai dit &#224; David, mon petit copain de l'&#233;poque, qu'il fallait qu'on y aille ensemble. Il n'&#233;tait pas tr&#232;s chaud, je crois qu'il avait un peu peur, mais bon, il ne pouvait pas me dire non, et puis passer deux heures dans le noir pr&#232;s de moi, &#231;a le tentait bien d'un autre c&#244;t&#233;. On est venu en cyclo, une vieille b&#233;cane d&#233;glingu&#233;e que David avait trafiqu&#233;e et &#233;videmment, elle nous a l&#226;ch&#233;s quand il a fallu rentrer, apr&#232;s la s&#233;ance&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marylou s'arr&#234;te un instant pour reprendre son souffle. Tout le monde l'&#233;coute attentivement. Etrangement, sa ranc&#339;ur et son aggressivit&#233; de tout &#224; l'heure se sont volatilis&#233;es. Son c&#339;ur bat juste un peu trop vite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; A l'&#233;poque, j'habitais &#224; trois kilom&#232;tres d'ici, sur la route de Saint-Jean. Trois kilom&#232;tres, en cyclo, ce n'est rien du tout. Mais &#224; pied, en hiver, de nuit, et apr&#232;s avoir pass&#233; deux heures et demie enferm&#233;s dans le Nostromo avec une b&#234;te &#224; m&#226;choire t&#233;lescopique cach&#233;e dans les tuyaux de ventilation, je vous laisse imaginer l'effet que &#231;a fait. David poussait le cyclo, qui &#233;tait lourd, et le trajet nous a bien pris trois quarts d'heure. Le pire moment, c'est quand on a crois&#233; le chat. Il est sorti d'un taillis &#224; deux m&#232;tres devant nous, et je ne sais pas, on a d&#251; lui faire peur, et du coup il a fait le dos rond en soufflant et crachant. Avec David et le cyclo, on s'est arr&#234;t&#233;s net, et je m'en souviens comme si c'&#233;tait hier, je lui ai dit : &#8220;ne te retourne pas, surtout ne te retourne pas. Cours !&#8221; Evidemment, il n'y avait pas d'Alien pr&#234;t &#224; frapper dans notre dos, mais &#231;a nous a bien fait gagner dix minutes sur le trajet&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la salle, le public rit de bon c&#339;ur. Cette fois, &#231;a y est, la bo&#238;te &#224; souvenirs est ouverte. Elle n'est pas pr&#232;s d'&#234;tre referm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cinqui&#232;me rang &#224; droite, une jeune femme se l&#232;ve. Elle est grande, brune, les cheveux tr&#232;s longs. Marylou l'a d&#233;j&#224; vue mais ne conna&#238;t pas son nom. Elle lui fait signe d'avancer, et s'assoit au premier rang pour l'&#233;couter. Femme Brune est un peu intimid&#233;e, pas facile de parler devant cinquante personnes. Alors elle fixe Marylou dans les yeux et semble ne s'adresser qu'&#224; elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mon souvenir le plus marquant, &#224; moi, c'est un film que j'ai vu &#224; l'envers. Enfin, je veux dire que j'&#233;tais derri&#232;re l'&#233;cran, c'&#233;tait une projection en plein air, et comme le film &#233;tait sous-titr&#233;, je voyais les lettres invers&#233;es, de droite &#224; gauche. C'&#233;tait le tout dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut, un film bizarre sur la jalousie dans le couple, et o&#249; il arrive plein de choses &#224; Tom Cruise dans une seule nuit. Il y avait trop de monde devant l'&#233;cran, plus de place assise, et surtout il y avait des gar&#231;ons que je ne voulais surtout pas voir ce soir-l&#224;. Mais le film ne passait qu'une fois et j'avais tr&#232;s envie de le voir, entre autres pour Tom Cruise. Il n'est pas &#224; son avantage d'ailleurs, on voit bien qu'il est petit et qu'il se fait promener comme un pantin. Alors j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; m'installer sur un petit muret, &#224; six ou sept m&#232;tres derri&#232;re l'&#233;cran. Evidemment, le son n'&#233;tait pas tr&#232;s bon non plus puisque les enceintes &#233;taient tourn&#233;es de l'autre c&#244;t&#233;. Mais &#231;a m'a fait dr&#244;le de le voir comme &#231;a, presque clandestinement, incognito. J'avais un peu l'impression d'&#234;tre de l'autre c&#244;t&#233; du miroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans m&#234;me lever les yeux, Femme Brune retourne s'asseoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la gauche, un homme aux cheveux blancs, l&#233;g&#232;rement vo&#251;t&#233;, s'est lev&#233; et se tient au dossier devant lui. Celui-l&#224;, Marylou le conna&#238;t, bien s&#251;r. C'est l'un de ses plus fid&#232;les clients. F&#233;lix Marsiac. Il vient presque toutes les semaines, sauf lorsqu'une mauvaise grippe le cloue au lit. Elle sait sa peine que le Potemkine disparaisse m&#234;me s'il ne lui en a jamais parl&#233;. Il ne se d&#233;place pas jusque devant l'&#233;cran, mais sa voix est largement assez forte pour que tout le monde l'entende.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; De mon temps, on n'allait pas au cin&#233;ma, mes parents &#233;taient paysans, et pour eux &#231;a ne servait &#224; rien. C'est quand je suis parti &#224; l'arm&#233;e que j'ai commenc&#233; &#224; voir des films, &#224; la ville. Celui qui m'a le plus marqu&#233;, &#231;a ne vous dira peut-&#234;tre rien &#224; vous autres, c'est &lt;i&gt;la Nuit du chasseur&lt;/i&gt;. Une merveille, messieurs-dames. Vous auriez vu &#231;a : Robert Mitchum avec des lettres sur ses poings, amour d'un c&#244;t&#233;, haine de l'autre. Enfin, c'&#233;tait &#233;crit en anglais, &#231;a ne faisait que quatre lettres mais il n'en avait pas sur le pouce. Un dr&#244;le de film, vous savez, avec deux enfants qui se cachent et qui sont poursuivis par ce pr&#234;cheur criminel qui cherche l'argent que leur p&#232;re a vol&#233;. Ce Mitchum, l&#224;, il n'a que le Bien et le Mal &#224; la bouche, mais en fait il ne s'int&#233;resse qu'aux billets de banque. &#199;a n'a pas beaucoup chang&#233;, depuis&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F&#233;lix Marsiac se tait quelques secondes, comme perdu dans ses pens&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; A la fin du film, le petit gar&#231;on veut faire un cadeau de No&#235;l &#224; la vieille femme qui l'a recueilli, et il lui offre une simple pomme avec un petit naperon de dentelle par dessous. J'ai pleur&#233; en voyant &#231;a, messieurs-dames, je n'en suis pas fier, mais j'ai pleur&#233;. C'&#233;tait tellement beau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus aucun bruit dans la salle. Le vieux Marsiac reste encore un instant debout, les mains crisp&#233;es sur le dossier du si&#232;ge devant lui. Ses yeux ne regardent rien en particulier. Il est d'une exceptionnelle dignit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut quelques secondes pour que quelqu'un se d&#233;cide &#224; prendre la suite. L&#224;-bas, au quinzi&#232;me rang, pr&#232;s de l'all&#233;e de gauche, un couple discute &#224; voix basse. On dirait que la femme encourage son compagnon, lui dit qu'il ne risque rien, qu'il doit y aller. L'homme h&#233;site, semble renoncer, puis finalement se l&#232;ve et marche d'un pas h&#233;sitant jusqu'&#224; Marylou. Elle ne le conna&#238;t pas, mais apr&#232;s tout, elle n'a pas la pr&#233;tention de conna&#238;tre tout le monde, la population est en train de changer dans la vall&#233;e, des couples venus de la ville s'installent en amenant avec eux leurs habitudes, leurs envies et leurs mani&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui-l&#224; est tr&#232;s grand, plut&#244;t mince, s&#251;rement pas loin de deux m&#232;tres. Le poil noir, les sourcils &#233;pais. Le genre velu du torse, imagine Marylou qui n'a plus fait l'amour depuis la mort de Stan, et qui n'est pas s&#251;re de le refaire un jour. Quel &#226;ge a-t-il ? Autour de la quarantaine, sans doute. On dirait un instit, &#224; la rigueur un prof de lettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mon souvenir le plus fort, et qui me restera toujours, c'est un film qui me rappelle quelqu'un qui n'est plus l&#224;. A chaque fois que je pense &#224; elle, je vois des images du film, je n'y peux rien. &lt;i&gt;La double vie de V&#233;ronique&lt;/i&gt;, je l'ai vu en salle avec Tania, c'est un film qu'on a tellement aim&#233;, tous les deux. On est retourn&#233; le voir deux fois, et quand on sortait de la salle, on &#233;tait boulevers&#233;s, c'est une histoire tellement belle sur les fant&#244;mes qui nous soutiennent, ces parties de nous-m&#234;mes disparues mais qui vivent encore d'une certaine mani&#232;re. L'essentiel, dans le film, est justement ce qui ne se voit pas et qui relie V&#233;ronique la Fran&#231;aise et Weronika la Polonaise. Avec Tania, ce lien, on le sentait de la m&#234;me fa&#231;on, c'&#233;tait, comment dire, une complicit&#233; silencieuse et profonde&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Double M&#232;tre cherche ses mots, il se passe la main dans les cheveux en un geste &#233;trange, &#224; la fois doux et maladroit. Il respire un grand coup, et poursuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tania est morte deux mois plus tard. Les freins de sa voiture ont l&#226;ch&#233; sur une route de montagne, et notre histoire s'est arr&#234;t&#233;e l&#224;. &#199;a fait quinze ans maintenant, j'ai refait ma vie depuis si tant est qu'on puisse refaire sa vie apr&#232;s &#231;a, mais entre elle et moi il y aura toujours ce film. Tous les ans, le 12 juillet, je le revois, et &#224; chaque fois j'ai l'impression qu'elle est l&#224;, &#224; c&#244;t&#233; de moi. Voil&#224;, c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois, c'est Marylou qui a d&#251; mal &#224; refouler ses larmes. Elle a tort d'essayer, d'ailleurs, du coup, car les larmes finissent par d&#233;border, glisser le long de ses joues et tomber sur ses &#233;paules. Pas de sanglots, non, juste un trop plein qui s'&#233;vacue. Cette nuit d'adieux est peupl&#233;e de fant&#244;mes o&#249; se croisent les acteurs disparus et les &#234;tres chers absents. Double M&#232;tre est retourn&#233; se rassoir et sa compagne, si c'est bien sa compagne, l'enlace tendrement pendant qu'il cache sa t&#234;te contre son &#233;paule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle qui s'approche ensuite doit bien avoir la cinquantaine. Elle est petite, plut&#244;t ronde, et derri&#232;re ses lunettes rectangulaires, ses yeux semblent consid&#233;rer le monde autour avec amusement, comme si tout &#231;a n'&#233;tait qu'un jeu. Si c'est un jeu, alors non seulement on ne conna&#238;t pas les r&#232;gles, mais en plus il n'est pas dr&#244;le, pense Marylou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Moi, j'aurais envie de vous parler d'un film qui a chang&#233; ma vie. Bon, chang&#233; ma vie, c'est sans doute un peu pr&#233;tentieux, alors disons qui a chang&#233; ma fa&#231;on de voir la vie, voil&#224;, c'est plut&#244;t &#231;a. C'&#233;tait il y a un peu moins de vingt ans. A l'&#233;poque, je travaillais dans l'immobilier, je gagnais tr&#232;s bien ma vie, vous pouvez me croire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marylou, qui s'est assise au premier rang, sent son dos se raidir. Voil&#224; &#224; qui elle lui faisait penser, &#224; l'instant : &#224; Bernier, bien s&#251;r. Au Charognard. A celui qui vous regarde sortir vos pauvres arguments avec un petit sourire qui ne vous laisse aucun espoir. Son antipathie spontan&#233;e vient de trouver une nourriture et se jette dessus avec voracit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et puis j'ai vu l'affiche de ce film qui passait ici, &lt;i&gt;L'homme qui plantait des arbres&lt;/i&gt;, d'apr&#232;s une nouvelle de Giono. Giono, je connaissais un peu, je l'avais &#233;tudi&#233; au lyc&#233;e, mais je n'avais pas lu cette histoire. Cette semaine-l&#224;, je gardais ma petite cousine qui &#233;tait en vacances chez moi, et elle voulait &#224; toutes fins que je l'am&#232;ne au cin&#233;ma. Elle avait six ou sept ans, je crois. Enfin, bref, on est venues toutes les deux un mercredi apr&#232;s-midi o&#249; il faisait un temps &#233;pouvantable, de la pluie, du vent, un ciel compl&#232;tement bouch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qu'elle va nous faire la m&#233;t&#233;o, en plus, rumine Marylou recroquevill&#233;e dans son fauteuil comme si elle allait bondir d'un instant &#224; l'autre. Tu ne peux pas t'emp&#234;cher de te prendre pour le centre du monde, c'est &#231;a ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je m'en souviens tr&#232;s bien, on s'&#233;tait install&#233;es au dernier rang pour &#234;tre un peu en hauteur, &#224; cause de la petite taille de M&#233;lanie. Et l&#224;, on a vu sur l'&#233;cran comme des tableaux anim&#233;s, une explosion de couleurs. Ma cousine n'avait jamais vu &#231;a, moi non plus d'ailleurs. On se retrouvait plong&#233;es tout d'un coup dans une sorte de vibration de la nature, le bruit des pas sur les pierres, la plainte du vent dans les arbres morts, le gargouillis de l'eau dans un pli de terrain. Et on suivait l'histoire d'Elz&#233;ard Bouffier comme si c'&#233;tait la premi&#232;re histoire qu'on nous avait racont&#233;e. Cet homme dont la vie consistait, quoi qu'il arrive autour de lui, &#224; planter des centaines, des milliers d'arbres, c'&#233;tait la plus belle histoire qu'on ait jamais vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son fauteuil, Marylou se d&#233;tend un peu. Combien de fois elle l'a diffus&#233;, ce film, depuis qu'elle a repris le cin&#233;ma avec Stan ? Pas tous les ans, mais presque. Combien d'enfants l'ont vu ici-m&#234;me, dans cette salle ? Des centaines, sans doute plus de mille. Oh oui, plus de mille. Combien de fois s'est-elle dit, Marylou, qu'en leur projetant &lt;i&gt;L'homme qui plantait des arbres&lt;/i&gt;, elle aussi semait dans le c&#339;ur et dans la t&#234;te de ces enfants des graines qui pousseraient peut-&#234;tre ? A chaque fois, bien s&#251;r. A chaque fois. Elle a m&#234;me fait venir Fr&#233;d&#233;ric Back pour qu'il explique sa fa&#231;on de travailler, sa mani&#232;re de dessiner les mots de Giono.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Apr&#232;s ce film, ma vie a pris la tangente. Je ne voulais plus travailler dans l'immobilier, ce travail me d&#233;go&#251;tait, il me fatiguait, il ne m'apportait plus rien. J'ai d&#233;missionn&#233;, j'ai m&#234;me divorc&#233;, enfin, &#231;a c'est ma vie, je ne vais pas vous emb&#234;ter avec. J'ai fait la connaissance d'une femme qui r&#234;vait de cr&#233;er une ferme p&#233;dagogique mais qui n'avait pas d'argent. De l'argent, je n'en manquais pas, m&#234;me si je ne savais pas vraiment quoi en faire. Alors, on s'est lanc&#233;e, toutes les deux. On a achet&#233; trente hectares de terres &#224; l'abandon, et on a fait comme Elz&#233;ard Bouffier. On a plant&#233;. Et &#231;a a pouss&#233;. Jamais je ne me suis sentie aussi utile de toute ma vie. J'apprends tous les jours, et je transmets. Comme Giono avec son histoire, comme Fr&#233;d&#233;ric Back avec son film. Et comme la dame du cin&#233;ma, que je ne connais pas mais que je voudrais remercier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors Marylou se l&#232;ve, non pas qu'elle l'ai d&#233;cid&#233;, mais elle se l&#232;ve quand m&#234;me. Et la quinquag&#233;naire la prend par les bras et l'embrasse, et elle lui glisse &#224; l'oreille &#8220;Merci pour ce soir&#8221;, et elle la serre contre elle, et elle finit par la l&#226;cher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que les applaudissements commencent. D'abord un ou deux, puis cinq, dix, vingt, et tout le monde s'y met, cinquante personnes qui tapent dans les mains, &#231;a fait du bruit quand m&#234;me. &#199;a fait aussi du bruit &#224; l'int&#233;rieur de Marylou. Elle sent maintenant la pr&#233;sence de Stan, il est l&#224;, c'est s&#251;r, pas dans un endroit pr&#233;cis mais il est l&#224;, il est pr&#232;s d'elle, il est fier d'elle, et la voil&#224; qui frissonne en sentant cet amour qui la traverse de part en part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le tissu rouge des fauteuils, le halo jaune des lampes, le gris patin&#233; du parquet de bois, tout se brouille, tout flotte et tangue et penche avant qu'un voile noir ne tombe devant les yeux de Marylou.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Siri Litmanen</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;C'est la nouvelle qui correspond au mois de septembre, celui de la rentr&#233;e des classes. Un moment tr&#232;s important pour les enfants qui reprennent le chemin de l'&#233;cole, pour les enseignants aussi, m&#234;me s'ils jouent les blas&#233;s. Et parfois, dans la liste des &#233;l&#232;ves, surgit un nom qui r&#233;veille des souvenirs enfouis...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://imaginaires.brunocolombari.fr/-extraits-" rel="directory"&gt;extraits&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Et voil&#224;. Encore une de pass&#233;e. Ma dixi&#232;me rentr&#233;e des classes est finie et, comme &#224; chaque fois, je ne sais pas quoi en penser. Une grande joie de retrouver cette vingtaine d'enfants avec qui je vais partager une ann&#233;e de ma vie. Et une certaine appr&#233;hension dont je n'arrive pas &#224; me d&#233;barrasser : est-ce que je vais &#234;tre &#224; la hauteur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une ann&#233;e tellement importante pour ces petits, ils vont apprendre &#224; lire alors qu'ils sortent &#224; peine de la maternelle. Et certains se tra&#238;nent d&#233;j&#224; derri&#232;re eux une batterie de casseroles inou&#239;e. Comment les aider ? Comment faire en sorte qu'ils ne d&#233;crochent pas ? Comment convaincre leurs parents qu'ils ont besoin de sommeil, d'attention et de respect ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque ann&#233;e, c'est la m&#234;me chose. Je commence &#224; penser &#224; tout &#231;a dans les premiers jours du mois d'ao&#251;t, et &#231;a ne fait qu'empirer jusqu'en septembre. Les derni&#232;res nuits avant la rentr&#233;e, je ne dors que quelques heures, quand mes yeux se ferment tout seuls sur les lignes tanguantes d'un livre de chevet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt-et-un &#233;l&#232;ves, cette ann&#233;e. Une classe plut&#244;t l&#233;g&#232;re, d&#233;j&#224; &#231;a de pris. Douze filles, neuf gar&#231;ons. Quatre dont j'ai eu un fr&#232;re ou une s&#339;ur, et dont je connais les parents. Il faudra que je surveille tout particuli&#232;rement le petit Alonso, parce que j'avais souffert il y a deux ans avec son fr&#232;re, comment s'appelait-il d&#233;j&#224; ? Eric, je crois. Un sacr&#233; ph&#233;nom&#232;ne, du genre &#224; faire ce qu'il veut quand il veut o&#249; il veut. La petite Facelle, en revanche, si elle est comme sa s&#339;ur, pas de souci : Ninon est sans doute l'&#233;l&#232;ve la plus curieuse, la plus active et la plus amusante que j'ai eue en neuf ann&#233;es d'enseignement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y a cette fillette aux yeux bleus, qui s'est install&#233;e dans un coin de la classe, comme si elle pr&#233;f&#233;rait ne pas &#234;tre l&#224;. Bien s&#251;r que j'ai retenu son nom d&#232;s que je l'ai lu sur la liste. Litmanen. Angelina Litmanen. Se pouvait-il que ce soit elle ? Enfin, pas elle, mais sa fille. Combien de temps &#231;a faisait, maintenant ? Quinze ans. Non, pas quinze ans. Vingt ans. Mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des Litmanen, il doit y en avoir des centaines en Finlande, peut-&#234;tre des milliers. En France, beaucoup moins, &#233;videmment. Angelina Litmanen, six ans et trois mois. Ainsi, elle aurait une fille. Qui porte son nom. Donc, pas mari&#233;e. Ou alors elle a gard&#233; son nom de naissance. Probable, la connaissant. Ou alors pacs&#233;e. Ou concubine. Ou divorc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siri, &#224; quoi ressemble-tu aujourd'hui ? Est-tu toujours cette fille sublime et moqueuse qui m'avait mise dans sa poche, cet hiver-l&#224; ? Mais non, bien s&#251;r, arr&#234;te de te raconter des histoires. Elle a ton &#226;ge maintenant, vingt ans de plus et une jeunesse qui s'enfuit. Si &#231;a se trouve, elle a pris vingt kilos, elle a de grosses cernes sous les yeux (ses yeux incroyables dans lesquels j'aimais tant me perdre) et elle a fait teindre ses cheveux blonds paille dans un roux ignoble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Allez, dis-le franchement, &#231;a t'arrangerait plut&#244;t que &#231;a se passe comme &#231;a. Pas de regrets, juste un l&#226;che soulagement qu'elle ne te reconnaisse pas et qu'elle ne te pose pas de questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou alors, &#231;a n'a rien &#224; voir, cette petite Litmanen est la fille d'un ing&#233;nieur finnois venu travailler &#224; l'usine de composants micro&#233;lectroniques, &#224; deux kilom&#232;tres de l'&#233;cole. Ils sont bons en &#233;lectronique, en Finlande, apr&#232;s tout. Et pas qu'en &#233;lectronique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'en veux de ne pas avoir &#233;t&#233; plus attentif ce matin, alors que les parents &#233;taient autoris&#233;s &#224; accompagner leur enfant en classe pour un premier contact avec le ma&#238;tre. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup d'agitation, et j'ai eu fort &#224; faire avec deux parents qui tenaient absolument &#224; ce que leur petit prot&#233;g&#233; change de classe. Un autre, en larmes, ne voulait pas l&#226;cher sa m&#232;re, &#231;a m'a bien pris cinq minutes pour le convaincre de venir s'installer pr&#232;s de moi, o&#249; il ne risquerait rien. Un petit C&#233;dric, je crois. Mais quand j'ai fait l'appel et que je suis arriv&#233;e &#224; Angelina Litmanen, je n'ai vu personne dans le groupe des parents debouts au fond de la classe qui ressemblait de pr&#232;s ou de loin &#224; Siri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite Angelina n'est pas blonde, ses cheveux tirent plut&#244;t sur le ch&#226;tain. Pour le reste, ses yeux lagon, la petite fossette sur la joue gauche et cette mimique quand elle &#233;crit - le nez fronc&#233; et le bout de la langue sorti - c'est une copie presque conforme de Siri. Je suis presque s&#251;r que c'est sa fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain, je jetterai un &#339;il dans les fiches de renseignements des &#233;l&#232;ves. Il y a l'adresse, le nom des parents, leur situation de famille. Leur t&#233;l&#233;phone. Bref, tout ce qu'il faut pour un petit curieux comme moi. C'est &#231;a, demain, je regarderai. Et je saurai enfin. C'est sur cette certitude que je me suis endormi, essayant de fixer les traits de Siri &#224; seize ans. Pas facile. Il me reste plut&#244;t des sensations, l'extr&#234;me douceur de sa peau laiteuse contre la mienne, le contact &#233;lectrisant de la pointe de ses seins sur mon pull, ses cheveux blonds platine, presque blancs, la fermet&#233; de sa langue dans ma bouche. Les bras de fer o&#249; elle me battait toujours, sa fa&#231;on a&#233;rienne de marcher, comme si elle ne faisait qu'effleurer le sol. Son rire moqueur. Et ses yeux, seigneur, ses yeux. Quand on s'embrassait et qu'elle les ouvrait lentement, je perdais tout contact avec la r&#233;alit&#233;. Je passais dans la quatri&#232;me dimension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La journ&#233;e du lendemain a commenc&#233; par des exercices d'&#233;criture. Je voulais savoir quel &#233;tait le niveau de chacun, et surtout v&#233;rifier que la position des doigts sur le crayon gris &#233;tait correcte. Angelina s'appliquait &#224; tracer les lettres de son pr&#233;nom. Assez lente, mais tr&#232;s soigneuse. Plus que Siri, apparemment, dont les cours au lyc&#233;e m'&#233;taient quasiment illisibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la r&#233;cr&#233;ation, j'ai mis de l'ordre dans mes affaires et j'en ai profit&#233; pour ouvrir la chemise contenant les fiches de renseignements. Nom de la m&#232;re : Litmanen Siri. Qu'est-ce que je disais ? Tu devrais jouer un peu au loto, mon vieux, s&#251;r que tu finirais par gagner quelque chose. Nom du p&#232;re (il en faut bien un) : Salguedo Juan. Un Espagnol, &#224; vue d'&#339;il. Ou Mexicain. Ou Sud-Am&#233;ricain. Pas &#233;tonnant, Siri aimait bien les latinos. C'est d'ailleurs pour &#231;a qu'elle m'a largu&#233;, il y a vingt ans. Pour un latino. Le feu et la glace, ce genre de conneries.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Situation familiale : s&#233;par&#233;s. &#199;a t'apprendra. Tu t'es mise avec ce type, et il t'a laiss&#233;e tomber avec la petite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a m&#234;me un t&#233;l&#233;phone de la m&#232;re. Rien pour le t&#233;l&#233;phone du p&#232;re. Ah ah. Elle ne doit plus le voir. De toute fa&#231;on, celui-l&#224;, je n'avais pas l'intention de l'appeler. Quoi ? Tu ne vas pas t&#233;l&#233;phoner &#224; Siri quand m&#234;me ? Et alors, qu'est-ce qui m'emp&#234;che ? C'est important de rencontrer les parents en d&#233;but d'ann&#233;e, non ? Bien s&#251;r, en particulier les parents avec qui tu as perdu ton pucelage vingt ans plus t&#244;t, pas vrai ? Oh, &#231;a va, arr&#234;te avec &#231;a, s'il te pla&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a fallu que la petite Aur&#233;lie m'appelle pour me sortir de mon monologue int&#233;rieur. &lt;br /&gt;&#8212; Ma&#238;tre, ma&#238;tre, viens-voir, j'ai fini ma ligne !
&lt;br /&gt;&#8212; Je pr&#233;f&#232;re que tu m'appelles David, d'accord ? Regarde, je l'ai &#233;crit au tableau. DAVID.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ne m'appelle surtout jamais Dave, j'ai horreur de &#231;a, OK ? Sinon je t'appelle Sissi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siri ne m'a pas appel&#233; Dave, mais elle a opt&#233; pour Dav. Une fois de plus, elle a fait comme elle a voulu. Et quand je la reverrai, comment elle va m'appeler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Madame,&lt;br class='manualbr' /&gt;n'ayant pas pu vous rencontrer le jour de la rentr&#233;e, je souhaite prendre rendez-vous avec vous pour un entretien un soir de la semaine apr&#232;s la classe. Je vous propose jeudi &#224; 17h. Merci de me faire savoir si &#231;a vous convient.&lt;br class='manualbr' /&gt;David Colleret&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai eu un instant la tentation de signer &#8220;Dav&#8221;. Je ne l'ai pas fait. C'est un cahier de liaison, bon sang, pas un recueil de mots doux. Un peu de professionnalisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse est venue le lendemain. Je m'attendais &#224; quelque chose de plus long que &lt;i&gt;&#8220;OK. SL&#8221;&lt;/i&gt;, mais j'imagine que c'&#233;tait toujours &#231;a de pris. Il me restait deux jours pour me pr&#233;parer. Qu'est-ce que j'allais lui dire ? Lui expliquer le programme de cette ann&#233;e ? Lui demander comment s'&#233;taient pass&#233;es les classes de maternelle de la petite Angelina ? Ce qu'elle avait trouv&#233; &#224; ce Don Juan qui lui avait fait un enfant ? Si c'&#233;tait elle qui l'avait largu&#233; ou si c'&#233;tait lui qui s'&#233;tait fait la malle ? Si elle se souvenait de cet hiver 86, cette neige immacul&#233;e et &#233;blouissante qui crissait sous nos pas pendant qu'on se faisait des promesses d'&#233;ternit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pire, c'est que j'&#233;tais parfaitement sinc&#232;re &#224; l'&#233;poque. Elle, je ne sais pas, elle devait me trouver &#233;pouvantablement na&#239;f, ou peut-&#234;tre &#231;a l'amusait, va savoir. J'&#233;tais la souris agonisante avec laquelle le chat s'amuse quelques instants et qu'il abandonne dans un coin. On &#233;coutait en boucle les Beatles, et notre pr&#233;f&#233;r&#233;e c'&#233;tait &lt;i&gt;Yesterday&lt;/i&gt;, dans l'album &lt;i&gt;Help !&lt;/i&gt; Love was such an easy game to play, comme disait Paul. L'amour &#233;tait un jeu si facile&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'est-ce qui t'arrive, David, &#231;a va pas ? Tu as laiss&#233; quelqu'un sur la plage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se croyait dr&#244;le, S&#233;bastien, avec qui j'&#233;tais de permanence &#224; la r&#233;cr&#233; le jeudi apr&#232;s-midi. J'ai pr&#233;f&#233;r&#233; hausser les &#233;paules et d&#233;tourner la conversation. Je lui en posais, des questions, moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En v&#233;rit&#233;, j'&#233;tais d&#233;j&#224; avec Siri, &#224; quelques centim&#232;tres d'elle. Qu'est-ce que j'allais lui dire ? Je l'appellerai &#8220;Madame Litmanen&#8221; ou tout simplement &#8220;Siri&#8221; ? Quand elle entrerait dans le couloir qui m&#232;ne &#224; ma classe, est-ce que je lui serrerai la main ? Ou est-ce que je ne la toucherai m&#234;me pas ? Ce serait sans doute pr&#233;f&#233;rable, va savoir l'effet que ferait sur moi le contact de sa peau&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que je resterai debout, appuy&#233; contre le bord de mon bureau ? Si je m'assois sur ma chaise, elle va s'assoir aussi, c'est oblig&#233;. Mais toutes les autres chaises sont &#224; la taille des petits, difficile pour un adulte de s'y installer. Sans m&#234;me parler d'une femme en jupe, tiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la sonnerie de quatre heures et demie retentit, ce fut comme si un compte &#224; rebours s'enclenchait dans ma t&#234;te. Plus que trente minutes. J'en profitais pour aller me rincer la figure aux toilettes, histoire de me rafra&#238;chir un peu les id&#233;es. La petite Angelina &#233;tait sorti comme les autres jours, et quand je l'ai accompagn&#233;e au portail, je l'ai vue partir avec une dame grisonnante d'une soixantaine d'ann&#233;es. Bien. Sa m&#232;re viendrait probablement seule, alors. Je n'arrivais pas &#224; me d&#233;cider si c'&#233;tait ou pas une bonne chose. La v&#233;rit&#233;, c'est que j'&#233;tais dans une confusion d'esprit &#224; peu pr&#232;s totale. Allons, David, ressaisis-toi, tu n'as plus quinze ans ! De quoi as-tu peur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que tout recommence. Que tout soit fini. Qu'elle soit encore plus belle. Qu'elle soit devenue moche. Qu'elle me consid&#232;re comme un enseignant anonyme. Qu'elle me regarde comme un ancien amant. Qu'elle demande de mes nouvelles. Qu'elle ne m'interroge que sur le programme. Pour me calmer, j'ai allum&#233; une cigarette que j'ai &#233;cras&#233;e apr&#232;s trois bouff&#233;es. Si elle m'embrasse, je n'ai pas envie d'avoir une odeur de cendrier froid. Vite, un chewing-gum. D&#233;gueulasse. Puis j'ai effac&#233; le tableau, &#233;ponge humide, chiffon sec pour enlever les traces. &#199;a allait d&#233;j&#224; mieux. J'ai attrap&#233; une craie, et je me suis appliqu&#233; &#224; &#233;crire lentement la date du lendemain. Vendredi 7 septembre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois petits coups contre la porte. La craie se cassa entre mon pouce et mon index. J'essayais de me retourner le plus naturellement possible, mais &#233;videmment mon mouvement fut ridicule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Monsieur Colleret ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait bien sa voix, pas de doute. Un poil plus grave qu'il y a vingt ans, mais parfaitement identifiable. Ses cheveux coup&#233;s courts. Sabotage ! Son corps un peu moins fin, &#233;videmment. Des courbes plus pleines. La peau moins blanche, mais on sortait tout juste d'un &#233;t&#233; br&#251;lant. Un jean clair, des tennis de toile bleue et un T-shirt noir. Et ses yeux. M&#234;me &#224; huit m&#232;tres, ils te br&#251;lent jusqu'&#224; la nuque. Quand elle aurait quatre-vingt-quinze ans, que tout son corps serait parchemin&#233; et son dos courb&#233; vers l'avant, il resterait ses yeux. Les plus beaux yeux du monde. Des yeux qui changeaient de couleur en fonction de son humeur, passant du bleu lagon quand tout allait bien au&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Content de te revoir, Dav. Tu permets toujours que je t'appelle Dav ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cas o&#249; j'aurais un doute, elle ponctua sa question d'un sourire ravageur qui fit sauter l'une apr&#232;s l'autre mes ultimes d&#233;fenses. Elle fit quatre pas dans l'all&#233;e centrale et posa une fesse sur l'angle de mon bureau. Voil&#224; qui r&#233;glait le probl&#232;me de nos positions respectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ben alors, Dav, qu'est-ce qui se passe ? Tu as perdu ta langue ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Non, elle est toujours l&#224;, Siri. Laisse-moi juste le temps de me remettre. C'est&#8230; c'est dr&#244;le de te revoir. Ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me fit son petit rire moqueur qui m'avait tellement fait mal, avant. Aujourd'hui, je le trouvais plut&#244;t mignon. &lt;i&gt;Irr&#233;sistible, tu veux dire&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; C'est pourtant toi qui m'a convoqu&#233;e, non ? Moi, quand un enseignant me convoque, je viens. Me voil&#224;. Tu dois bien avoir quelque chose &#224; me dire, Dav.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me donner contenance, je m'assis sur le bureau de Quentin, &#224; un m&#232;tre des genoux de Siri. Dieu merci, elle n'&#233;tait pas en jupe. &lt;i&gt;Quel dommage.&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Tu&#8230; tu as laiss&#233; Angelina quelque part ? Elle n'est pas avec toi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le genre de question stupide qu'on sort quand on ne sait pas que dire d'autre. Et qu'on aimerait bien effacer si seulement on pouvait revenir dix secondes en arri&#232;re.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Elle est chez la voisine, B&#233;n&#233;dicte. C'est elle qui la r&#233;cup&#232;re l'apr&#232;s-midi, tu as d&#233;j&#224; d&#251; la voir &#224; la sortie. Bon, Dav, venons-en au fait, tu veux bien ? J'ai dit &#224; B&#233;n&#233;dicte que je r&#233;cup&#233;rais Ange vers la demie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;
Moins d'une demie-heure. Pas de temps &#224; perdre, bordel, arr&#234;te de tourner autour du pot ! Jette-toi !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remis en place l'&#233;tiquette portant le pr&#233;nom de Quentin qui &#233;tait &#224; l'envers et je l&#226;chai d'un ton que je voulais d&#233;gag&#233; :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Lundi, j'ai regard&#233; la fiche de renseignements d'Angelina. Et j'ai vu ton nom. Et&#8230; je me suis dit que ce serait bien de se revoir. Un sacr&#233; hasard, quand m&#234;me, non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siri haussa les &#233;paules.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Pas tant que &#231;a. Quand je suis arriv&#233;e ici, en juin, je suis venue inscrire Ange &#224; l'&#233;cole. Avant, je m'&#233;tais renseign&#233;e sur les instits de CP, histoire de mettre ma fille entre de bonnes mains. J'ai trouv&#233; le t&#233;l&#233;phone des parents d'&#233;l&#232;ves, et la dame m'a conseill&#233; David. David comment ? j'ai fait. David Colleret, avec deux l et un t &#224; la fin, elle m'a r&#233;pondu. Quand j'ai vu le directeur pour l'inscription, je lui ai demand&#233; de mettre Ange dans ta classe. Pas de probl&#232;me, il m'a dit. Et voil&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passais ma main dans mes cheveux, au risque d'&#233;bouriffer ce qu'il en reste et de ressembler &#224; un &#233;pouvantail.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Donc, tu as un peu forc&#233; la main au hasard, si je comprends bien.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Qu'est-ce que tu racontes ? Je cherchais &#224; me renseigner pour trouver un bon instit &#224; ma fille. J'y peux rien, moi, si les parents d'&#233;l&#232;ves t'aiment bien !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas r&#233;pondre &#224; ce genre de remarque. Je ne l'ai jamais su. En plus, &#224; vrai dire, il y avait comme une d&#233;connection entre ce que mes oreilles entendaient - cette voix un peu rauque, avec des traces d'accent &#233;tranger - et ce que mes yeux voyaient - cette femme assise devant moi qui ressemblait &#224; la m&#232;re de celle avec qui j'avais fait l'amour pour la premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Bon, et bien, voil&#224;. &#199;a me fait dr&#244;le de te revoir, Siri, vingt ans apr&#232;s, tu te rends compte ? Tu es&#8230; comment dire. Tu es &#224; la fois toujours la m&#234;me et quelqu'un d'autre. J'ai du mal &#224; trouver mes mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me gratifia d'un gentil sourire qu'elle voulait sans doute compr&#233;hensif, mais que trouvais plut&#244;t ironique.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Pas grave, Dav, tu sais que j'ai toujours eu horreur des, comment vous dites, d&#233;j&#224; ? Des baratineurs. Des gens qui ne parlent qu'avec leur bouche. Toi, tu ne sais pas faire &#231;a. Et c'est tant mieux. &#199;a me fait plaisir de voir que tu n'as pas chang&#233;. Enfin, pas trop chang&#233;. O&#249; tu as mis tes cheveux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du bout des doigts, elle effleura mon front d&#233;garni. Je fermai les yeux trois bonnes secondes et pris sur moi pour ne pas lui attraper la main et la porter &#224; ma bouche. Comme avant.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Je les &#233;pile tous les soirs, c'est pour avoir l'air intelligent. En fait, c'est la faute &#224; mon p&#232;re. L'h&#233;r&#233;dit&#233;. Ils ont commenc&#233; &#224; tomber il y a cinq ans, pas plus.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Ah bon ? Quand je t'ai vu, tu en avais encore pas mal. Et &#231;a ne fait s&#251;rement pas cinq ans.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Tu m'as vu ? Comment &#231;a se fait ? On ne s'est plus crois&#233; depuis 1986. Comment tu as pu me voir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle &#233;tira tr&#232;s haut les bras vers le plafond tout en penchant la t&#234;te sur son &#233;paule.&lt;i&gt; Seigneur, ne refais jamais &#231;a&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Voyons, c'&#233;tait o&#249;, d&#233;j&#224; ? A Nantes, je crois. Une conf&#233;rence que tu as donn&#233;e sur l'Am&#233;rique du sud, pour une association qui croit qu'un autre monde est possible, quelque chose comme &#231;a. Tu avais parl&#233; de l'Argentine, des entreprises r&#233;cup&#233;r&#233;es par leurs employ&#233;s, du troc. Tu avais l'air tr&#232;s convaincu. Ange &#233;tait petite, trois ans, pas plus. Elle s'&#233;tait endormie sur mes genoux. Pas encore la fibre militante, sans doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fouillais rapidement dans mes souvenirs, moins pour retrouver la date que pour essayer de revoir les visages dans le public, ce soir-l&#224;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Comment &#231;a se fait que je ne t'ai pas vu ? En g&#233;n&#233;ral, avant de parler, je jette toujours un coup d'&#339;il sur les gens assis devant moi, histoire de voir si je reconnais quelqu'un. Et je t'aurais reconnue, c'est certain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nantes. Six mois apr&#232;s l'Argentine. Et la rupture avec Nicole. &#199;a n'allait pas fort, &#224; ce moment-l&#224;, j'&#233;tais en pleine d&#233;prime, et si j'avais accept&#233; d'intervenir dans cette conf&#233;rence, c'&#233;tait surtout parce que je n'avais rien de mieux &#224; faire. Et aussi parce que &#231;a justifiait, r&#233;trospectivement, ce voyage en Am&#233;rique latine qui avait coul&#233; notre couple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; J'&#233;tais assise vers le fond, et il y avait du monde. En plus, je suis partie avant la fin parce que Ange s'&#233;tait r&#233;veill&#233;e et qu'elle n'avait pas mang&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Et toi, tu m'as reconnu ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Bien s&#251;r, il y avait ton nom sur les affiches et les tracts distribu&#233;s sur le march&#233;. Et ta voix. C'est la m&#234;me. Tu sais quoi, Dav ? Pendant que tu parlais, je fermais les yeux et &#231;a me rappelait quand on &#233;tait jeunes. C'&#233;tait des bons moments. Oui, des bons moments&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comment. Les meilleurs que j'ai pass&#233;s avec une femme. On dit souvent que le premier amour est le plus beau, le plus pur, celui qui laisse des traces &#224; tout jamais. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, c'est comme &#231;a que &#231;a c'est pass&#233;. L'hiver 86 avec Siri, c'est ce qui m'est arriv&#233; de mieux, et mes &#233;checs r&#233;p&#233;t&#233;s depuis viennent sans doute du fait qu'aucune de mes partenaires n'a soutenu la comparaison, m&#234;me de loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour me donner une contenance, j'empilais et je tassais au carr&#233; les quatre cahiers qui tra&#238;naient sur le bureau. Comme si le sort de l'univers d&#233;pendait de l'alignement parfait de ces machins recouverts de plastique rouge et jaune.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Excuse-moi de te poser cette question, mais&#8230; J'aimerais bien savoir. Tu n'es pas oblig&#233;e d'y r&#233;pondre. Ce soir-l&#224;, je veux dire &#224; Nantes, tu &#233;tais encore avec&#8230; le p&#232;re d'Angelina ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'osais m&#234;me pas la regarder en face. On aurait dit que l'adolescent d'il y a vingt ans avait repris le contr&#244;le de mon syst&#232;me nerveux. Evapor&#233;, l'adulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siri fit un petit geste de la main gauche signifiant que &#231;a n'avait pas beaucoup d'importance. Pour elle, peut-&#234;tre.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Il &#233;tait parti depuis &#224; peu pr&#232;s un an. Une erreur, je le reconnais. J'avais tr&#232;s envie d'un b&#233;b&#233;, et il me paraissait capable de jouer le r&#244;le du p&#232;re. Mauvais casting, madame Litmanen. J'avais un bon salaire, la maison pay&#233;e, pas de probl&#232;me de fric. A la limite, j'&#233;tais mieux toute seule avec Ange. Et toi ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Quoi, moi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me regarda comme si je ne comprenais rien &#224; rien. Le genre de type &#224; qui il faut tout expliquer deux fois, minimum.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Ben, tu &#233;tais seul aussi &#224; l'&#233;poque ? Si je me souviens bien, tu parlais d'une nana qui &#233;tait avec toi en Argentine, je ne me souviens plus son nom. Peut-&#234;tre tu ne l'as pas dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Siri se mordit les l&#232;vres, comme si elle avait laiss&#233; &#233;chapper quelque chose de trop. J'ai eu soudain une envie folle de la prendre dans mes bras, avec plus de tendresse que de d&#233;sir. Enfin, avec beaucoup de tendresse et un peu de d&#233;sir.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Je n'ai jamais &#233;t&#233; aussi seul qu'&#224; ce moment-l&#224;, Siri. Seul &#224; un point que tu ne peux m&#234;me pas imaginer. Pas une solitude d&#233;cid&#233;e, quand tu as besoin de r&#233;fl&#233;chir &#224; ce que tu veux faire de ta vie, quand tu veux du temps pour toi. Pas celle-l&#224;, de solitude. L'autre. Celle qui te creuse de l'int&#233;rieur. Qui fait du monde qui t'entoure quelque chose de compl&#232;tement &#233;tranger. D'hostile. O&#249; tu te sens de trop avec toi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui se passait, d'un coup ? Les yeux de Siri semblaient plus brillants. Ses yeux incomparables. Ses yeux qui ne vieilliraient jamais. Elle se laissa glisser du bureau et fit un pas dans ma direction. Elle approcha ses mains vers mon visage, les paumes ouvertes dans un geste plein de gr&#226;ce.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Et maintenant ? Tu te sens toujours aussi seul ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle regarda ses mains, h&#233;sita une seconde, les abaissa pour les poser sur les miennes. Elle ne me laissa pas r&#233;pondre. Son regard glissa par dessus mon &#233;paule.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Ta pendule est &#224; l'heure ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Quoi ? Oui, elle est &#224; l'heure. Pourquoi ?&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Je dois aller chercher Ange.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses doigts gliss&#232;rent sur le dos de mes mains, lentement, comme &#224; regret.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Avec tout &#231;a, je ne t'ai m&#234;me pas parl&#233; du programme de cette ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se retourna sur le pas de la porte et m'offrit un magnifique sourire en guise d'au revoir.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8212; Pas grave, Dav. On reprendra rendez-vous.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Z&#233;ro neuf - extraits (chapitre 3)</title>
		<link>https://imaginaires.brunocolombari.fr/Zero-neuf-extraits-chapitre-3</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Soledad Ga&#239;a, J'ai bien cru que tout &#231;a n'&#233;tait qu'une sorte de mirage. Tu sais, quelque chose est l&#224;, tout pr&#232;s, tu tends la main pour le toucher, et tes doigts se referment sur de l'air. Ta premi&#232;re lettre avait d&#233;clench&#233; en moi tellement de mouvements que je ne pouvais tout simplement pas imaginer que ce soit la derni&#232;re. Comment te dire ? C'&#233;tait un peu comme si mon c&#339;ur &#233;tait arr&#234;t&#233; depuis longtemps, et qu'il s'&#233;tait remis &#224; battre. Cette lettre, elle ne m'&#233;tait pas vraiment (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://imaginaires.brunocolombari.fr/-extraits-" rel="directory"&gt;extraits&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Soledad&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ga&#239;a,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai bien cru que tout &#231;a n'&#233;tait qu'une sorte de mirage. Tu sais, quelque chose est l&#224;, tout pr&#232;s, tu tends la main pour le toucher, et tes doigts se referment sur de l'air. Ta premi&#232;re lettre avait d&#233;clench&#233; en moi tellement de mouvements que je ne pouvais tout simplement pas imaginer que ce soit la derni&#232;re. Comment te dire ? C'&#233;tait un peu comme si mon c&#339;ur &#233;tait arr&#234;t&#233; depuis longtemps, et qu'il s'&#233;tait remis &#224; battre. Cette lettre, elle ne m'&#233;tait pas vraiment adress&#233;e, c'est moi qui l'ai trouv&#233;e mais &#231;a aurait pu &#234;tre quelqu'un d'autre. &#199;a aurait pu. Le hasard, le destin ou quoi que ce soit a voulu que &#231;a tombe sur moi. Et l&#224;, apr&#232;s m'avoir tendu la main, on l'aurait retir&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord eu la disparition de ta lettre. Je l'avais pourtant rang&#233;e dans le seul endroit s&#251;r de la caravane : mon coffre blind&#233; avec une serrure plasma. C'est r&#233;put&#233; inviolable. On peut s'en aller avec, bien s&#251;r, mais pas l'ouvrir. J'y range dedans quelques uns de mes petits tr&#233;sors, je t'en parlerai peut-&#234;tre une autre fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant-hier, je l'ai ouvert justement pour te relire. &#199;a faisait deux jours que j'allais voir la bo&#238;te jaune, deux jours qu'elle &#233;tait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment vide. En plus, je faisais des d&#233;tours compliqu&#233;s qui doublaient la distance &#224; parcourir, tellement j'avais peur d'&#234;tre suivie. On raconte tellement de choses, tu sais. Bien s&#251;r, la plupart sont fausses, &#231;a fait partie de la strat&#233;gie de terreur permanente des Autorit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce c&#244;t&#233;-l&#224;, rien n'a vraiment chang&#233; depuis le si&#232;cle dernier. La peur, cette bonne vieille trouille qui te prend aux tripes, cette saloperie qui t'isole de tout et de tous, qui te fait voir en chaque inconnu une menace&#8230; C'est comme un cancer qui nous ronge lentement, qui nous grignote de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, c'est un dosage compliqu&#233;, de miser sur la peur. Pas assez, et la population se rebelle, proteste, boycotte, et finit parfois par prendre le dessus. Trop, et alors l&#224; il n'y a plus rien &#224; perdre. Tant qu'&#224; mourir, autant que ce soit en ayant fait quelque chose de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je lis tes lettres, &#231;a me donne du courage, &#231;a mobilise ce qu'il y a de meilleur en moi, ce qui est encore vivant. C'est bien pour &#231;a que je voulais relire la premi&#232;re, apr&#232;s cette nouvelle d&#233;ception. Mais quand j'ai ouvert le coffre, elle n'y &#233;tait plus. J'ai tout sorti par acquis de conscience, mais c'&#233;tait inutile, je l'avais pos&#233;e sur la pile de documents et je n'avais rien ajout&#233; depuis. &#199;a ne m'a pas vraiment surprise : quelque part, je m'en doutais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coffre n'avait pas &#233;t&#233; forc&#233;. C'est &#231;a qui m'a le plus choqu&#233;e, sur le coup. Bien s&#251;r, je m'&#233;tais faite &#224; l'id&#233;e qu'un jour, je retrouverais ma caravane pill&#233;e, ravag&#233;e de fond en comble, et encore heureux si les D&#233;trousseurs ne m'attendaient pas derri&#232;re le vieux g&#233;n&#233;rateur pour s'occuper un peu de moi. Pour l'instant, rien de tel ne m'est arriv&#233;, m&#234;me si un soir, l'&#233;t&#233; dernier, j'ai d&#233;couvert des traces de bottes dans la boue &#224; l'arri&#232;re de la caravane. Je n'en ai pas dormi pendant trois nuits d'affil&#233;e tellement &#231;a m'a fait peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coffre n'avait pas &#233;t&#233; forc&#233;, et pourtant l'enveloppe ne s'y trouvait plus. C'est pour &#231;a que je te parlais de mirage tout &#224; l'heure. L'impression que &#231;a m'a fait, c'est non seulement qu'elle n'y &#233;tait plus, mais qu'elle n'y avait jamais &#233;t&#233;. Quand tu en es l&#224;, en principe c'est plut&#244;t mauvais signe. J'ai vu ce qui est arriv&#233; &#224; Dora, il y a deux ans. Elle a perdu ses deux fils coup sur coup. Ils s'&#233;taient engag&#233;s dans la Milice apr&#232;s avoir perdu leur travail dans le combinat de tri de d&#233;chets nucl&#233;aires. Les Autorit&#233;s ne lui ont pas permis de voir les corps, &#224; Dora, l'attentat les avait disloqu&#233;s, para&#238;t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pauvre femme a perdu la t&#234;te. Pas petit &#224; petit, non, d'un coup. Un matin, elle s'est r&#233;veill&#233;e, et elle ne savait tout simplement plus qui elle &#233;tait. Elle disait &#224; qui voulait bien l'entendre qu'elle voulait retourner &#224; la maison, qu'elle ne comprenait pas ce qu'elle faisait l&#224; parmi les revenants. Les revenants, oui, c'est &#231;a qu'elle disait, Dora. Quand j'y repense, &#231;a me donne le frisson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu comprends, Ga&#239;a, c'est notre principal probl&#232;me, ici. La v&#233;rit&#233; a toujours &#233;t&#233; une chose relative, partout et &#224; n'importe quel moment. Mais l&#224;, je crois qu'on atteint un niveau d'illusion jamais connu. C'est comme si la v&#233;rit&#233; avait disparu de la circulation, de la m&#234;me fa&#231;on que ces esp&#232;ces animales &#233;teintes et qu'on a d&#233;j&#224; oubli&#233;es. Bien s&#251;r, les Autorit&#233;s ne demandent pas mieux. La v&#233;rit&#233;, c'est leur principale ennemie, il n'y a qu'&#224; voir avec quel acharnement ils traquent tous ceux qui essaient d'en savoir un peu plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, qui gouverne en ce moment ? Si tu &#233;coutes le R&#233;seau, tu seras persuad&#233;e que l'Autorit&#233; Supr&#234;me est incarn&#233;e par le R&#233;v&#233;rend Blitz et sa concubine, l'actrice Emersonia. Maintenant, quand tu croises un Chuchoteur, il te dit que tout &#231;a est faux, que le R&#233;v&#233;rend Blitz est mort dans un attentat &#224; Londres il y a cinq ans, et qu'Emersonia n'est qu'une star virtuelle. Un ami &#224; moi qui pirate les transferts de donn&#233;es de la Milice pr&#233;tend que le R&#233;v&#233;rend Blitz est en fait un sourd-muet pilot&#233; par la Quatri&#232;me Coalition, et qu'une guerre civile se pr&#233;pare entre les cinq mafieux qui la contr&#244;lent. Qui croire ? Un peu chacun ? Aucun des trois ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s Nadal, le meilleur moyen de ne pas d&#233;crocher, c'est de se construire un univers &#224; sa mesure, comme il dit. Voici mes bras, mes jambes, mes mains, mes pieds. Pour ma t&#234;te, d&#233;j&#224; il faut un miroir pour s'en faire une id&#233;e. Autour de moi, il y a ma maison, ou ce qui en tient lieu. Dans cette maison, il y a des objets, des outils, des v&#234;tements. Des choses qu'on peut voir, toucher, sentir, soupeser. Voil&#224; d&#233;j&#224; un petit univers, comme dit Nadal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai du mal avec cette th&#233;orie. Je lui ai dit, c'est un raisonnement de prisonnier enferm&#233; dans sa cellule toute la journ&#233;e. Mais je le comprends. Lui, il n'a que vingt-deux ans, le Grand Chaos, c'est toute sa vie. Comment il pourrait imaginer qu'on puisse vivre autrement que comme des b&#234;tes sauvages ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux pas fonctionner comme &#231;a, ce n'est pas possible. Je suis tiraill&#233;e entre le besoin de savoir ce qui se passe vraiment, et la peur de d&#233;couvrir ce qui se cache derri&#232;re le d&#233;cor. Tant que je ne le sais pas, je peux au moins entretenir un peu d'espoir. C'est sans doute difficile &#224; comprendre, je sais, mais tout est tellement difficile &#224; comprendre aujourd'hui. D'un c&#244;t&#233;, ma raison me dit que la situation est d&#233;sesp&#233;r&#233;e, que tout &#231;a va bient&#244;t basculer dans le n&#233;ant et que nous dispara&#238;trons. De l'autre, mon c&#339;ur, mon intuition me soufflent que tout n'est pas perdu, qu'il va se passer quelque chose parce que l'instinct de vie sera le plus fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour &#231;a que tes lettres sont si importantes pour moi. Bien s&#251;r, je ne comprends pas d'o&#249; elles viennent ni comment, et ce qu'elles disent me semble parfois tellement &#233;trange. Mais j'en ai besoin, comme j'avais besoin, petite, de contes de f&#233;es pour m'endormir. C'&#233;tait des histoires &#233;pouvantables, comme Hansel et Gretel que la sorci&#232;re voulait d&#233;vorer, mais elles nous aidaient &#224; grandir, &#224; ma&#238;triser nos peurs, &#224; mettre des mots dessus et &#224; les reconna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a rien d'&#233;pouvantable dans tes lettres, au contraire, elles semblent &#233;crites d'une sorte de jardin secret. Ce sont plut&#244;t les miennes qui font peur. Mais au moins, te r&#233;pondre me donne l'occasion de laisser &#233;chapper un peu de ce cauchemar dans lequel on baigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette lettre, je l'avais donc imagin&#233;e ? Elle n'avait pas d'autre existence que dans ma t&#234;te, un improbable m&#233;lange de souvenirs enfouis, d'espoirs inavou&#233;s et de d&#233;lire galopant ? Non, non, ce n'est pas possible, pas moi. Je retournerai &#224; cette fichue bo&#238;te autant de fois qu'il le faudra, je dominerai la peur qui me tord le ventre &#224; chaque fois que j'approche de cette for&#234;t, et je trouverai une autre lettre de toi. Ce sera la preuve que j'attendais, la preuve que je ne suis pas folle, la preuve que je suis vivante dans un monde en train de crever.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est arriv&#233; ce matin. Pour vaincre mon angoisse de l'obscurit&#233;, et pour limiter le risque d'&#234;tre suivie, je me suis lev&#233;e t&#244;t et j'ai quitt&#233; la caravane alors qu'il faisait &#224; peine jour. Je me suis pris une pluie froide en pleine figure. On ne voyait m&#234;me pas la cime des arbres tellement les nuages &#233;taient bas. Un temps sinistre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devait me rester trois cents m&#232;tres &#224; parcourir avant la bo&#238;te jaune quand j'ai vu la chaussure de b&#233;b&#233;. En soi, &#231;a n'avait rien de surprenant. Par ici, le sol est plein de d&#233;tritus dont certains doivent &#234;tre plus vieux que moi, l'h&#233;ritage du Vingti&#232;me, en quelque sorte. Pourquoi je me suis arr&#234;t&#233;e, alors ? Pourquoi j'ai pris un b&#226;ton suffisamment long pour limiter les d&#233;g&#226;ts en cas de mauvaise surprise ? Je ne sais pas. La curiosit&#233;, probablement. La m&#234;me, sans doute, que celle qui a coup&#233; en morceau tous ces gosses qui ont pris des mines antipersonnel pour des jouets en plastique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait juste une chaussure de b&#233;b&#233;, taille un an environ. Rouge brillante, en cuir. Neuve. Apparemment jamais servi. Depuis une semaine, c'&#233;tait la quatri&#232;me fois que je passais par l&#224;, et je ne l'avais jamais remarqu&#233;e. Pour parler franchement, j'avais l'impression qu'elle venait d'&#234;tre pos&#233;e l&#224; juste avant que j'arrive. Mais par qui ? Et pourquoi ? Il pleuvait depuis une demi-heure au moins, autour la terre &#233;tait collante, mais la chaussure &#233;tait aussi propre que si on venait de la sortir de sa bo&#238;te. Mouill&#233;e, mais propre. Pour une raison que je ne comprends toujours pas, je l'ai mise dans ma poche et j'ai continu&#233; &#224; marcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y pensais encore quand je me suis approch&#233;e de la bo&#238;te aux lettres. Le passe &#233;tait dans ma poche, celle o&#249; j'avais mis la chaussure. Quand le fond s'est ouvert et que ta lettre est tomb&#233;e dans l'herbe humide, j'ai fait un petit bond en arri&#232;re tant je ne n'y croyais plus. As-tu remarqu&#233; comme presque toujours, les choses que tu attends le plus arrivent au moment o&#249; ton attente se rel&#226;che ? C'est un ph&#233;nom&#232;ne bizarre, comme si la pression qu'on exerce sur un &#233;v&#233;nement l'emp&#234;chait d'advenir. L&#224;, mon esprit &#233;tait tourn&#233; vers cette histoire de chaussure rouge, et j'y pensais encore quand j'ai ouvert la bo&#238;te aux lettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis agenouill&#233;e quelques secondes. Ainsi tu avais re&#231;u ma r&#233;ponse. La bo&#238;te jaune marchait dans les deux sens. Comment, je serais bien incapable de te le dire. J'ai simplement fait comme toi avec la corde &#224; linge, j'ai plac&#233; ma lettre l&#224; o&#249; j'ai trouv&#233; la tienne. Mais qu'importe comment &#231;a marche, on s'en fiche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le trajet du retour, alors que la pluie me gla&#231;ait jusqu'aux os (sans m&#234;me parler de tous les acides dont elle &#233;tait charg&#233;e), je me suis jur&#233;e que si quelqu'un me mena&#231;ait, je me battrai jusqu'au bout de mes forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit que les Furieux ont horreur des gens qui leur r&#233;sistent. Bien s&#251;r, parfois &#231;a finit en carnage parce qu'ils finissent par prendre le dessus (&#224; cinq contre un, c'est plus facile), et dans ce cas ils s'acharnent sur toi jusqu'&#224; ce que tu ressembles &#224; un tas de viande sanguinolent. Mais il arrive que l'un d'eux prenne une d&#233;rouill&#233;e, et alors les autres se sauvent sans demander leur reste. Des sortes de hy&#232;nes, voil&#224; ce que c'est. Des hy&#232;nes qui cherchent de la charogne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai crois&#233; personne jusqu'&#224; la caravane. Une fois dedans, je me suis d&#233;shabill&#233;e, j'ai &#233;tal&#233; mes v&#234;tements pr&#232;s de l'&#233;changeur thermique pour les faire s&#233;cher, j'ai enfil&#233; ma combinaison chauffante et je t'ai lue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu parles de tant de choses que je ne connais pas ! Tu vois, c'est bien la preuve de ce que je disais tout &#224; l'heure &#224; propos de la v&#233;rit&#233; : jamais je n'ai entendu parler de Pr&#233;dicteurs, de Voleurs de temps, de R&#233;fractaires, de D&#233;branch&#233;s ou d'Unification. Tu dois vivre tellement loin d'ici, mais si c'est le cas, comment tes lettres arrivent jusqu'&#224; moi ? La premi&#232;re fois que j'ai sorti la tienne de la bo&#238;te jaune, je me suis dit que quelqu'un l'avait gliss&#233;e l&#224; quelques jours ou quelques heures plus t&#244;t, tout simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, ce n'est pas possible. On ne vit pas sur le m&#234;me monde, toi et moi, et si c'est sur la m&#234;me terre, alors &#231;a doit &#234;tre aux Antipodes. Nadal m'a dit que des communaut&#233;s r&#233;sistantes s'&#233;taient install&#233;es en Australie, et qu'elles &#233;taient suffisamment arm&#233;es pour tenir &#224; distance les bateaux et les drones volants des Autorit&#233;s. Mais j'ai du mal &#224; y croire. Autant ce que me raconte Nadal (&#224; mon avis, il adore se raconter des histoires, m&#234;me s'il n'est pas dupe) que le fait que tu m'&#233;crives de si loin. C'est un sentiment bizarre, l'impression que c'est moins l'espace qui nous s&#233;pare que le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, &#224; un moment tu parles du Grand Chaos, enfin quelque chose que je connais, et comment ! Mais tu en parles comme d'un &#233;v&#233;nement d&#233;j&#224; fini, et depuis longtemps, alors que &#231;a fait plus de trente ans qu'il dure, et qu'il semble bien ne pas avoir de fin. Tu vois, le seul point familier dont tu me parles, c'est comme si tu le voyais de tr&#232;s loin, alors que moi j'y suis dedans jusqu'au cou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, en te relisant, tu dis ne pas conna&#238;tre les Furieux (alors qu'ils font de leur mieux pour qu'on ne les oublie pas, ceux-l&#224; !) ni la Milice. Tu me parles aussi de coordonn&#233;es GPS : mais le guidage par satellite, c'est du domaine de l'ultrasecret ! Comment peux-tu penser que n'importe qui puisse s'en servir ? Et avec quelle &#233;nergie, d'abord ? Les satellites qui tournent au-dessus de nos t&#234;tes ne sont pas l&#224; pour nous guider, mais pour nous tenir &#224; l'&#339;il, ce n'est pas la m&#234;me chose. Les derniers mod&#232;les sortis l'an dernier sont si perfectionn&#233;s, para&#238;t-il, qu'ils peuvent rep&#233;rer quelqu'un jusqu'&#224; trois m&#232;tres sous la surface.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du coup, la grande mode, ce sont les abris en b&#233;ton arm&#233; enfouis &#224; cinq m&#232;tres sous terre, avec une couche de limaille de fer pour brouiller les signaux. &#199;a co&#251;te une fortune, et &#231;a ressemble aux bunkers allemands d'il y a cent ans, en plus perfectionn&#233;s &#233;videmment. Alors que si &#231;a se trouve, ces fameux satellites ne voient rien du tout, ce ne sont que des vestiges de tous ces trucs lanc&#233;s dans l'espace &#224; la fin du si&#232;cle dernier. Des tas de ferrailles volants. De la bonne vieille intox, voil&#224; ce que c'est, si tu veux mon avis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui n'est pas de l'intox, ce sont les arrestations qui se produisent deux ou trois fois par semaine ici. Mais &#231;a ne veut pas dire que les pauvres types qui se font prendre aient &#233;t&#233; rep&#233;r&#233;s. La vieille Viridiana, qui va sur ses quatre-vingt onze ans &#8211; c'est notre doyenne, on en prend soin &#8211; et qui en a vu d'autres (son p&#232;re a &#233;t&#233; d&#233;port&#233; apr&#232;s le Printemps de Prague en ao&#251;t 1968) m'a dit que les Autorit&#233;s font dans le sondage r&#233;pressif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu ne sais pas ce que c'est ? Moi non plus, je ne le savais pas, jusqu'&#224; ce que Viridiana me l'explique. En fait, c'est la technique du sondage d'opinion, avec son &#233;chantillon repr&#233;sentatif, qui sert pour des arrestations. Le type qui est arr&#234;t&#233; est probablement innocent : mais il est assur&#233;ment repr&#233;sentatif d'une cat&#233;gorie de gens, et c'est &#231;a qui compte. Du coup, personne n'est &#224; l'abri, jeunes, vieux, femmes, hommes, partisans de l'ordre ou r&#233;sistants cach&#233;s. Tout le monde peut se faire arr&#234;ter en pleine nuit et ne jamais revenir. C'est moderne, c'est le progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est ce qu'ils font de ceux qu'ils emm&#232;nent ? Alors &#231;a, c'est le grand myst&#232;re. Je ne sais pas comment ils se d&#233;brouillent, mais apparemment rien ne filtre. Peut-&#234;tre les envoient-ils dans des camps et les font-ils ex&#233;cuter, peut-&#234;tre se servent-ils d'eux comme r&#233;servoirs d'organes de rechange. Rien que cette id&#233;e me d&#233;go&#251;te au plus profond, tellement elle est r&#233;pugnante, mais rien ne prouve qu'elle est fausse. C'est dire &#224; quel point on est tomb&#233; : m&#234;me les pires horreurs finissent par devenir cr&#233;dibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand combat, en ce moment, c'est venir &#224; bout de l'id&#233;e de r&#233;sistance. Dans chaque p&#233;riode noire de l'Histoire, il y a toujours eu un noyau de gens qui ont refus&#233; le pire, qui se sont battus au p&#233;ril de leur vie pour pr&#233;server l'essentiel, la libert&#233;, la dignit&#233; humaine et l'id&#233;e de justice. Ils ne renon&#231;aient jamais &#224; foutre en l'air le pouvoir, et au bout du compte, ils y arrivaient. Toujours. Jusqu'&#224; pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'aujourd'hui, on en arrive &#224; un point o&#249; il n'y a plus rien &#224; esp&#233;rer. Chaque ann&#233;e, la situation se d&#233;grade, et chaque ann&#233;e, la probabilit&#233; de revenir &#224; un monde qui ressemble vaguement &#224; quelque chose s'&#233;loigne un peu plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Viridiana appelle &#231;a l'entropie finale. Elle sait de quoi elle parle, elle a longtemps &#233;tudi&#233; la thermodynamique dans sa jeunesse. L'entropie, c'est ce qui permet de mesurer le degr&#233; de d&#233;sordre d'un syst&#232;me, si j'ai bien compris le truc. Arriv&#233;e &#224; un certain point, cette entropie ne fait que s'acc&#233;l&#233;rer, que ce soit pour le milieu naturel ou pour les rapports sociaux. C'est comme un grand tissu qui s'effiloche. Tu te souviens quand on parlait de tissu social, avant 2009 ? Aujourd'hui, ce tissu est dans un bien triste &#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait compl&#232;tement nuit dehors maintenant et je n'y vois plus tr&#232;s bien. Il faut dire que ma lampe de 25 watts n'&#233;claire pas grand chose. &#199;a va encore pour lire, en se mettant tout pr&#232;s, mais la caravane est tapiss&#233;e de zones d'ombre. Les soirs o&#249; j'ai vraiment la trouille, j'&#233;vite certains angles morts. En t'&#233;crivant, j'ai moins peur. C'est un peu comme si tu &#233;tais l&#224;, pr&#232;s de moi. Mais je vais arr&#234;ter d'&#233;crire et l'angoisse va revenir. Je le sais. Elle m'attend.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Cinq centimes d'euro</title>
		<link>https://imaginaires.brunocolombari.fr/Cinq-centimes-d-euro</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;C'est la nouvelle qui correspond au mois de f&#233;vrier, celui de la Saint-Valentin. F&#233;vrier est un mois un peu particulier, marginal m&#234;me, avec sa dur&#233;e variable. C'est un mois d'espoir aussi, o&#249; le printemps se laisse deviner au travers des jours qui s'allongent...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://imaginaires.brunocolombari.fr/-extraits-" rel="directory"&gt;extraits&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est arriv&#233; un 14 f&#233;vrier. Un 14 f&#233;vrier, parfaitement ! Le jour de la Saint-Valentin. La vie a de ces ironies, parfois. Il n'y a m&#234;me pas pens&#233;, Jonas. Il faut dire que &#231;a fait bien longtemps qu'il n'a plus &#233;t&#233; amoureux. Et qu'il n'est pas pr&#234;t de l'&#234;tre &#224; nouveau. Enfin, il faut s'entendre sur le terme amoureux. Si c'est juste regarder les filles dans la rue, les accompagner quelques secondes du regard, les imaginer ruisselantes sous la douche, alors oui, Jonas est encore amoureux, bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si on dit amoureux dans le sens de vivre une relation amoureuse, avec des rendez-vous, des chandelles et tout le tralala, &#231;a, c'est termin&#233; pour Jonas. Alors, vous pensez bien que ce 14 f&#233;vrier, la Saint-Valentin lui est plac&#233; largement au-dessus de la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi alors Jonas s'est-il arr&#234;t&#233; dans ce bureau de tabac, ce vendredi-l&#224; ? Il n'a pas besoin de timbres, pour &#233;crire &#224; qui ? Il n'a pas besoin de cigarettes, fumer est un luxe qu'il ne peut plus s'offrir d&#233;sormais. En fait, Jonas n'est pas entr&#233; directement dans le bureau de tabac, il s'est arr&#234;t&#233; d'abord devant la boutique. Devant la boutique, il y a un trottoir. Et sur le trottoir, une clocharde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas n'a rien contre les clochards. A chaque fois qu'il le peut, il leur donne un peu d'argent, et s'il n'a pas d'argent, il s'accroupit quelques instants et il leur parle. Oh, il ne dit rien de tr&#232;s important, mais ces quelques mots, ces gestes qu'il fait vers eux, &#231;a leur redonne une petite parcelle de dignit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce vendredi-l&#224;, dans le porte-monnaie de Jonas, il y avait un billet de dix euros. Et quelques pi&#232;ces. Pourquoi a-t-il d&#233;cid&#233; de donner le billet &#224; la mendiante ? Une intuition, le hasard, l'humeur du moment. Allez savoir. Comme d'habitude, il s'est accroupi, il a dit bonjour, de sa voix basse et chaleureuse. Sous son ch&#226;le noir us&#233; jusqu'&#224; la corde, la vieille femme a inclin&#233; lentement la t&#234;te, pour lui rendre son salut. Puis il a sorti son porte-monnaie de sa poche, il l'a ouvert, il a regard&#233; son contenu, et il a sorti le billet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il l'a pli&#233; en quatre et s'appr&#234;tait &#224; le poser dans la paume creus&#233;e de la vieille. C'est &#224; ce moment pr&#233;cis que &#231;a s'est pass&#233;. La main de la clocharde s'est referm&#233;e sur le poignet de Jonas et l'a serr&#233;, comme un naufrag&#233; s'agrippe &#224; son sauveteur. Et elle lui a dit ceci :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; C'est ta chance, mon fils. Aujourd'hui. Pas demain. Prends ta chance, et fais le bien autour de toi. Fais-le. Apr&#232;s, tu pourras partir. Fais-le. Aujourd'hui. Va, maintenant. Allez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille a tir&#233; le billet des doigts de Jonas, et elle a l&#226;ch&#233; son poignet dans laquelle ses ongles ont laiss&#233; des marques. Jonas l'a fix&#233;e un instant, mais il n'a rien pu lire dans ses yeux morts. C'est comme s'il n'avait jamais exist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, il s'est lev&#233; sans dire un mot. Juste un peu trop vite : un vertige l'a envelopp&#233; brusquement, et il a d&#251; se rattraper au poteau de signalisation pour ne pas se retrouver par terre. Saloperie de vertiges. Ils l'attendent au coin du bois, et au moment o&#249; il n'y pense plus, ils lui sautent &#224; la gorge pour lui faire l&#226;cher prise. Ce n'est rien, juste l'estomac vide, il faut manger un peu, s'est dit Jonas sans y croire. Une petite barre chocolat&#233;e, n'importe quoi dans le genre fera l'affaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a lev&#233; les yeux, et a vu son reflet dans la vitrine du bureau de tabac. Sa silhouette de plus en plus mince, son manteau qui flotte sur ses &#233;paules osseuses, ses joues creus&#233;es, ses cernes &#233;normes sous les yeux, des valises comme on dit. Mais celles-l&#224; ne m&#232;nent nulle part, et ne contiennent rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a pouss&#233; la lourde porte, il a choisi deux barres au chocolat et aux noisettes et il s'est avanc&#233; vers le comptoir pour payer. C'est &#224; ce moment pr&#233;cis, o&#249; apr&#232;s avoir pos&#233; les barres il ressortait son porte-monnaie de la poche de son manteau, que Jonas a vu les tickets. Et le support en carton, qui proclamait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;TIRAGE EXCEPTIONNEL DE LA SAINT-VALENTIN : DEUX CENTS MILLIONS D'EUROS &#192; GAGNER ! NE LAISSEZ PERSONNE FAIRE FORTUNE &#192; VOTRE PLACE !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a hauss&#233; les &#233;paules en sortant les deux euros trente pour payer son achat. Deux cents millions d'euros. &#199;a devenait n'importe quoi, ces loteries continentales. La buraliste a encaiss&#233;, lui a rendu les cinq centimes de monnaie et a suivi son regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous ne voulez pas tenter votre chance, jeune homme ? C'est aujourd'hui ou jamais ! Qui ne tente rien n'a rien, n'est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a souri, a ouvert la bouche pour lui r&#233;pondre et l'a referm&#233;e. &lt;i&gt;Prends ta chance. Aujourd'hui. Pas demain.&lt;/i&gt; Les mots de la vieille, sur le trottoir, venaient tout &#224; coup de le traverser. Pourquoi lui avait-elle dit &#231;a ? Et de quoi voulait-elle parler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, comme pour ob&#233;ir &#224; cette voix int&#233;rieure, Jonas a pris un bulletin. Il s'est d&#233;plac&#233; d'un m&#232;tre sur le comptoir pour laisser la place &#224; un type ventripotent qui voulait une cartouche de cigarettes am&#233;ricaines, il a attrap&#233; le stylo attach&#233; &#224; un socle par une cha&#238;nette et il a regard&#233; la grille entre ses mains. Six cases &#224; cocher. Deux cents millions d'euros au bout. Soit cent mille fois le contenu de son compte en banque. Ridicule, tellement d&#233;mesur&#233; que &#231;a en &#233;tait ridicule. &lt;i&gt;Prends ta chance. Aujourd'hui.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a coch&#233; le douze, le sept, le trente-neuf, le trois, le vingt-deux et le onze. Pourquoi ceux-l&#224;, et pas d'autres ? Il n'en savait rien. Ce n'est pas lui qui les choisissait, ils s'imposaient &#224; lui, comme s'imposait &#224; lui de tenter cette chance absurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a remis le bulletin &#224; la buraliste qui en a d&#233;tach&#233; le double en lui glissant, complice :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ne le perdez surtout pas, ce papier, il peut valoir plus cher que tout ce que vous pouvez imaginer !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le genre de phrase qu'elle a d&#251; r&#233;p&#233;ter des centaines de fois, histoire de mettre le parieur en confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; &#199;a fait deux euros, jeune homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux euros. Evidemment. C'&#233;tait bien lui, &#231;a. Il avait d&#233;cid&#233; de jouer au loto, ce qu'il ne faisait jamais (autant jeter l'argent par la fen&#234;tre, comme il disait toujours) sans m&#234;me se pr&#233;occuper de savoir s'il avait de quoi payer. En fait, il avait m&#234;me oubli&#233; que c'&#233;tait payant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, Jonas a fouill&#233; dans son porte-monnaie parmi les petites pi&#232;ces jaunes et oranges qui y faisaient leur nid. Tu vas voir que je n'ai m&#234;me pas deux euros. Tu vas voir que je ne vais m&#234;me pas pouvoir payer ce foutu bulletin &#224; la con. Et tu vas voir que ce sera ces num&#233;ros qui vont sortir ce soir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un euro soixante cinq. Soixante dix. Quatre-vingt. Et cinq pi&#232;ces de deux qui font quatre-vingt-dix. Jonas a renvers&#233; son porte-monnaie sur le comptoir, indiff&#233;rent &#224; la petite queue de quatre personnes qui s &#224;'est form&#233;e dans son dos. Derri&#232;re son comptoir, la buraliste le regardait avec un air de piti&#233;. Six pi&#232;ces de un centime s'&#233;talaient sur la vitre, avec l'emballage froiss&#233; d'un chewing-gum et la moiti&#233; d'un ticket de cin&#233;ma. Un euro quatre-vingt-seize.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il allait rater la chance de sa vie, deux cents foutus millions d'euros, parce qu'il lui manquait quatre centimes. Honteux et rageur, Jonas regroupait sa monnaie avec le tranchant de la main quand la buraliste s'est pench&#233;e au-dessus du comptoir et lui a gliss&#233; &#224; l'oreille :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Les cinq centimes que je vous ai rendus sur les barres chocolat&#233;es. Dans votre poche. Je vous ai vu faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;cid&#233;ment, elle y tenait, &#224; ce qu'il le fasse, son loto ! Incr&#233;dule, Jonas a plong&#233; la main dans sa poche droite, en a sorti ses cl&#233;s, un ticket de bus, et un amour de pi&#232;ce orange frapp&#233;e du chiffre cinq. Depuis combien de temps n'avait-il plus ressenti ce soulagement d&#233;licieux, cette impression exquise que tout &#233;tait enfin en place ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a ajout&#233; la pi&#232;ce de cinq &#224; son petit tas et pouss&#233; le tout vers la buraliste. Elle a pr&#233;lev&#233; un centime qu'elle lui a rendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Vous voyez, on a fini par y arriver ! Si avec &#231;a vous ne raflez pas la mise&#8230; Eh, attendez, vous oubliez votre double !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a remerci&#233;, a pli&#233; le papier, l'a gliss&#233; dans son portefeuille et est sorti. Un vent glacial lui a fouett&#233; le visage. Sur le trottoir, la clocharde avait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les huit cents m&#232;tres qui le s&#233;paraient de son appartement, Jonas a fait valser les chiffres dans sa t&#234;te. Deux cents millions. Une somme tellement &#233;norme qu'il avait du mal &#224; se la repr&#233;senter. Il pensait &#224; son p&#232;re, mort deux ans avant d'atteindre la retraite, et qui gagnait &#224; peine mille trois cents euros par mois. Deux cents millions. Qui avait besoin d'une telle quantit&#233; d'argent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas lui, bien s&#251;r, lui dont les jours &#233;taient compt&#233;s. S'il gagnait, il &#233;changerait volontiers chaque euro contre, mettons, une seconde de vie. Combien de temps &#231;a lui laisserait, deux cents millions de secondes ? Entre cinquante et soixante mille heures, environ. Un peu moins de deux mille cinq cents jours. Six ans et quelques. Six ans ! Une broutille quand on a vingt-sept ans. Et qu'on est en bonne sant&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a eu vingt-sept ans il y a trois mois. Et il y a quinze jours, le docteur Berson a mis cartes sur table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Si vous prenez votre traitement &#224; la lettre, chaque jour sans exception, je vous donne un an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et dans le cas contraire ? avait demand&#233; Jonas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur Berson avait retir&#233; ses lunettes, s'&#233;tait frott&#233; longuement le visage avec la paume de ses mains et l'avait regard&#233; en face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je ne vous le conseille pas, jeune homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; On a dit franc jeu, docteur, vous vous souvenez ? Combien de temps, dans le cas contraire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Trois mois. Quatre, si tout va bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Six ans. Si seulement il pouvait lui rester six ans. Ce n'&#233;tait pas beaucoup demander, six ans en bonne sant&#233; et une mort brutale au bout. Six ans pour voyager, pour aimer, et qui sait, pour avoir le temps de donner la vie &#224; son tour. Le soir-m&#234;me de sa visite chez le docteur Berson, Jonas avait regroup&#233; dans un carton toutes ses bo&#238;tes, ses flacons, ses g&#233;lules, les avaient recouvertes d'un stock de m&#233;dicaments p&#233;rim&#233;s qui tra&#238;naient dans sa salle de bains et avait apport&#233; le tout &#224; une pharmacie. Termin&#233;, retour &#224; l'envoyeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois mois, il &#233;pargnerait &#224; son corps tous ces produits qui le d&#233;truisaient tout en le maintenant en vie. Il allait mourir, quelque part dans le mois d'avril, aux premiers jours du printemps. Mieux valait &#231;a, de toute fa&#231;on, que d'attendre les apr&#232;s-midis cr&#233;pusculaires de d&#233;cembre et ses foutues illuminations de No&#235;l dans les rues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; ce qui s'est pass&#233; pour Jonas ce quatorze f&#233;vrier. Mais attendez un peu, ce n'est pas fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit du vendredi au samedi fut ainsi peupl&#233;e de r&#234;ves &#233;tranges o&#249; se m&#234;laient sapins d&#233;cor&#233;s de boules multicolores, paquets cadeaux d&#233;bal&#233;s sur le tapis du salon, train &#233;lectrique et bo&#238;tes de Lego de son enfance. Au r&#233;veil, les vertiges l'avaient repris, et il eut toutes les peines du monde &#224; se pr&#233;parer un caf&#233; serr&#233;. Il croquait encore ses biscuits &#233;nerg&#233;tiques au s&#233;same (&lt;i&gt;adapt&#233;s aux besoins particuliers des s&#233;niors&lt;/i&gt;, disait la bo&#238;te, des galettes pour vieux, en clair) quand il mit la radio, comme chaque matin apr&#232;s un petit quart d'heure de silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#8230; qui se disent pr&#234;ts &#224; rejoindre la table des n&#233;gociations d&#232;s que le blocus des territoires occup&#233;s sera lev&#233;. Beaucoup moins dramatique, maintenant : deux europ&#233;ens se sont brusquement enrichis depuis hier soir. La super-cagnotte de deux cents millions est tomb&#233;e le jour de la Saint-Valentin. Cent quatre vingt dix sept millions six cent douze mille trois cents trente huit euros, tr&#232;s exactement, que se partagent deux gagnants. Un des billets a &#233;t&#233; jou&#233; en Italie, l'autre en France. L'identit&#233; des vainqueurs n'est toujours pas connue. Ils empochent donc chacun un peu plus de quatre-vingt-dix-huit millions d'euros, de quoi offrir un peu plus qu'un bouquet de fleurs &#224; leur fianc&#233;e. Je rappelle les num&#233;ros gagnants : le trois, le sept, le onze, le douze, le vingt-deux et le trente-neuf. Sans transition, la m&#233;t&#233;o du week-end&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par r&#233;flexe, Jonas avait attrap&#233; un stylo bleu et avait griffonn&#233; les six num&#233;ros sur la bo&#238;te de biscuits au s&#233;same. Evidemment, le stylo n'&#233;crivait pas, mais il avait tellement appuy&#233; que les nombres s'&#233;taient grav&#233;s dans le carton. Il souleva lentement la bo&#238;te &#224; hauteur de ses yeux et la fixa pendant quelques secondes. 3-7-11-12-22-39.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a ressemblait vaguement &#224; ce qu'il avait jou&#233; hier, non ? O&#249; avait-il fourr&#233; le double du bulletin, d&#233;j&#224; ? Dans la poche de sa veste. Les mains l&#233;g&#232;rement tremblantes, il en sortit une liste de courses (lait bio, produit vaisselle, jus de fruits, sucre &#8249; en poudre), une facture de supermarch&#233; s'&#233;levant &#224; quarante-huit euros soixante quatorze, et un paquet entam&#233; de mouchoirs en papier. L'autre poche, alors. Un timbre sur un bout d'enveloppe oblit&#233;r&#233;e, les cl&#233;s de la maison et, enfin, le bulletin de loto pli&#233; en quatre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois, sept, onze, douze, vingt-deux, trente-neuf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix fois, Jonas alla du bulletin &#224; la bo&#238;te de biscuits, comme pour se convaincre que c'&#233;tait bien les m&#234;mes. Les six bons num&#233;ros. Quatre-vingt dix-huit millions d'euros. Combien &#231;a faisait, en francs, comme dirait la voisine ? Encore plus, bien s&#251;r. Six cent quarante millions et des brouettes. Soixante-quatre milliards de centimes. N'importe quoi. Vraiment n'importe quoi. On lui aurait annonc&#233; que le P&#232;re No&#235;l en personne l'attendait sur le palier pour lui offrir la vie &#233;ternelle dans un paquet cadeau qu'il n'aurait pas &#233;t&#233; plus incr&#233;dule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce moment pr&#233;cis, alors qu'il s'amusait &#224; convertir cette somme faramineuse en une somme compl&#232;tement d&#233;lirante, que Jonas e&#251;t un doute. Et s'il s'&#233;tait tromp&#233; ? Et s'il n'avait pas recopi&#233; les bons num&#233;ros sur la bo&#238;te de galettes ? Ce serait vraiment con, pour le coup. Il lui fallait une preuve indiscutable. Un journal. Il attrapa son jeans qui tra&#238;nait sur le dossier d'une chaise, enfila un pull, glissa ses pieds nus dans les baskets us&#233;es jusqu'&#224; la corde, enfila sa veste, glissa la main dans la poche pour v&#233;rifier que son porte-monnaie &#233;tait bien l&#224; et sortit en claquant la porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233; en bas des escaliers, il repensa soudain &#224; la petite monnaie. Il devait lui rester un centime, ce qui ne lui suffirait pas pour acheter un journal. Un centime en poche, alors qu'il venait sans doute de gagner quatre-vingt-huit millions ! Il ne lui restait plus qu'&#224; trouver un gratuit, le genre de torchon financ&#233; par la pub qu'il s'&#233;tait jur&#233; de ne jamais lire. Oui, mais l&#224;, c'&#233;tait un cas de force majeure, n'est-ce pas ? Il en trouva une pile en bas des escaliers de la station de m&#233;tro &#224; l'angle du boulevard. Il n'eut pas besoin de le feuilleter longtemps. Le titre barrait la Une :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;QUATRE VINGT HUIT MILLIONS D'EUROS : NOUVEAU RECORD DE GAINS POUR UN JOUEUR FRAN&#231;AIS &#192; LA CAGNOTTE DE LA SAINT-VALENTIN&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en dessous : l'heureux vainqueur partage le pactole europ&#233;en avec un Italien. La combinaison gagnante est le 3-7-11-12-22-39.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas plia soigneusement le journal, le glissa dans sa poche et s'assit sur la derni&#232;re marche des escaliers de la station de m&#233;tro. Il ne savait plus o&#249; il en &#233;tait. Trois mois &#224; vivre et multimillionnaire. M&#234;me pas cent jours avant le grand saut, et de l'argent &#224; ne pas savoir que faire. Il se sentait dans la situation du type &#224; qui on offre une nuit avec la plus belle femme du monde, et qui sera castr&#233; le lendemain matin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille assise sur le trottoir. Il fallait qu'il la retrouve, &#224; tout prix. Sans elle, il n'aurait jamais jou&#233;, et donc il n'aurait jamais gagn&#233;. Elle l'avait pouss&#233; &#224; le faire, et au moment de choisir les six num&#233;ros, qui n'avaient aucun sens particulier pour lui, c'est comme si elle les lui avait souffl&#233;s au creux de l'oreille. Joue ceux-l&#224;. Maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un frisson glac&#233; le parcourut brusquement. On &#233;tait le 15 f&#233;vrier, il &#233;tait quoi, huit heures du matin, et Jonas &#233;tait dehors, au pied des escaliers du m&#233;tro, &#224; moiti&#233; habill&#233;, pas ras&#233;, pas coiff&#233; et un journal gratuit pli&#233; dans la poche. A ce moment pr&#233;cis, il aurait tendu la main, &#224; coup s&#251;r on lui aurait jet&#233; des pi&#232;ces. &#199;a tombait bien, son porte-monnaie &#233;tait vide. Et dans quelques jours, il y aurait quatre-vingt-huit millions d'euros dans son compte en banque&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas se secoua comme pour se r&#233;veiller, se leva difficilement et grimpa les marches dans sa h&#226;te de retrouver la ti&#233;deur de son appartement. Il avait froid maintenant, et il avait faim aussi. Son corps semblait brusquement se remettre en route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous la douche chaude, Jonas r&#233;fl&#233;chit. Qu'allait-il faire de tout cet argent ? Il aurait bien achet&#233; quelques ann&#233;es de vie suppl&#233;mentaire, mais malheureusement le produit n'existait pas en rayon. Et s'il reprenait le traitement, histoire de s'octroyer une petite rallonge afin de profiter un peu de sa fortune ? Trop tard. Il avait d&#233;j&#224; manqu&#233; les deux premi&#232;res semaines. Et puis le m&#233;decin lui avait parl&#233; des effets secondaires terribles, et &#224; quoi bon &#234;tre multimillionnaire si c'est pour se tordre de douleur dix fois par jour pendant un an ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pourrait voyager. Pour aller o&#249; ? Jonas n'aimait pas particuli&#232;rement les voyages. Il aurait aim&#233; d&#233;couvrir les immenses paysages canadiens, mais en cette saison, ce n'&#233;tait pas la peine. Il fallait faire &#231;a pendant l'&#233;t&#233;, et il ne vivrait pas jusque l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre pourrait-il acheter une maison ? Combien de fois avait-il feuillet&#233; des magazines sp&#233;cialis&#233;s, en examinant longuement des vieilles b&#226;tisses de pierre s&#232;che restaur&#233;es avec go&#251;t et talent. Aurait-il le temps d'en trouver une ? Et les d&#233;marches devant le notaire, combien de jours &#231;a allait durer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas tr&#232;s longtemps en payant cash, r&#233;fl&#233;chit-il. Pas besoin de monter un dossier &#224; la banque. Tu arrives dans l'agence immobili&#232;re, tu dis &lt;i&gt;&#8220;je veux celle-l&#224;&#8221;&lt;/i&gt;, tu sors ton carnet de ch&#232;ques et le tour est jou&#233;. Oui, c'est &#231;a, il allait s'offrir la maison de ses r&#234;ves. Et qui allait en h&#233;riter ? Jonas n'avait pas d'enfant. Ses parents &#233;taient morts, sa m&#232;re quand il avait huit ans, dans un accident de voiture, son p&#232;re d'une rupture d'an&#233;vrisme il y a deux ans. Jonas n'avait pas de fr&#232;re ni de s&#339;ur. Jonas avait des cousins et des cousines qu'il n'avait jamais vu et dont il connaissait &#224; peine les pr&#233;noms. Il faudrait qu'il se renseigne, mais dans ce cas, il pouvait sans doute faire h&#233;riter qui il voulait. Libert&#233; totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute fa&#231;on, m&#234;me s'il s'offrait la maison de ses r&#234;ves, elle lui co&#251;terait combien ? Trois millions ? Six ? Dix ? Une somme gigantesque qui entamerait &#224; peine sa fortune. Il faudrait bien qu'il r&#233;fl&#233;chisse &#224; ce qu'il allait faire du reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a ne devrait pas &#234;tre tellement compliqu&#233;. Il allait signer des ch&#232;ques, beaucoup de ch&#232;ques, d'au moins un million d'euros chacun. Pour des associations d'aide aux sans-papier, de soutien scolaire, pour l'acc&#232;s au logement, pour l'alphab&#233;tisation des adultes, pour la protection de l'environnement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il voulait que ces dons soient anonymes. Il allait chercher un notaire, tout lui expliquer. Puis, avec ses cartes de cr&#233;dit toutes neuves, il ferait la tourn&#233;e des distributeurs de billets. Et il en donnerait &#224; tous les clochards qu'il croiserait. Des liasses de billets de dix. Sans oublier la vieille devant le bureau de tabac, bien entendu. Il fallait qu'il la retrouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il pourrait aussi s'acheter des habits neufs. Des pulls chauds, des pantalons de velours, des chaussures de cuir confortables et souples. Et puis, il pourrait entrer dans sa librairie pr&#233;f&#233;r&#233;e, fl&#226;ner devant les rayonnages comme il aimait tant le faire, feuilleter les livres qui lui semblaient int&#233;ressants et en acheter une vingtaine d'un coup. Et dans sa nouvelle maison, il s'installerait confortablement et passerait ses journ&#233;es &#224; lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon. Tout ceci ne lui disait toujours pas ce que deviendrait sa cabane de millionnaire une fois que son corps d&#233;vor&#233; par les m&#233;tastases serait parti en fum&#233;e. Voyons, qui aurait besoin d'une telle maison ? Qui aurait des go&#251;ts semblables au sien ? Des amis qui ne roulaient pas sur l'or, il en avait, bien s&#251;r, il n'avait m&#234;me que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain et Felicia. Jonas laissa &#233;chapper un petit rire en pensant &#224; eux . Depuis des ann&#233;es, ils connaissaient une gal&#232;re sans cesse renouvel&#233;e, comme si le mauvais &#339;il les avait pris pour cible et s'acharnait sur eux avec une inventivit&#233; in&#233;gal&#233;e. Malgr&#233; tout, ils formaient un couple uni et profond&#233;ment amoureux. Ils accumulaient les petits boulots, pas toujours d&#233;clar&#233;s (pour ne pas dire jamais) et vivaient dans un minuscule appartement sous les toits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande maison, &#231;a serait bien pour eux, &#224; coup s&#251;r, m&#234;me si &#231;a ne r&#233;soudrait pas la question du travail et des revenus. Jonas haussa les &#233;paules. Il suffirait de leur l&#233;guer quatre ou cinq millions d'euros, et l'affaire serait entendue. Disons que &#231;a &#233;quilibrerait un peu les choses. Jonas, solitaire et condamn&#233;, mais riche, Alain et F&#233;licia, amoureux et fauch&#233;s, mais toute la vie devant eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, il voyait de mieux en mieux ce qu'il allait faire. Aller au bureau de tabac, faire valider ses gains, rencontrer son banquier, prendre rendez-vous chez un notaire, r&#233;gler avec lui la question de l'h&#233;ritage, faire des dons, presque tout en fait, trouver une maison, inviter F&#233;licia et Alain pour la choisir avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, il leur dirait simplement qu'il avait besoin de leur avis, sans pr&#233;ciser ce qu'il voulait en faire. Et une fois la transaction finalis&#233;e, ils iraient s'assoir sur un banc, dans le jardin. L&#224;, il leur dirait qu'apr&#232;s sa mort, c'est-&#224;-dire au printemps, cette maison serait la leur. Et m&#234;me, ils pouvaient s'y installer tout de suite s'ils le voulaient. Ce serait une grande maison, de toute fa&#231;on, avec au moins six ou sept chambres, deux salles de bains, largement de quoi abriter un couple et un c&#233;libataire, non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il leur dirait aussi qu'en plus de la maison, il leur laisserait assez d'argent pour qu'ils puissent vivre sans souci pendant plus d'ann&#233;es que de jours qu'il lui restait avant sa mort. Cinq millions d'euros, &#231;a faisait cinquante mille euros par an pendant cent ans, sans m&#234;me compter les int&#233;r&#234;ts. Et ceci, avec la maison d&#233;j&#224; pay&#233;e. F&#233;licia et Alain pourraient faire ce qu'ils voudraient de leur vie : devenir artisans, faire du b&#233;n&#233;volat &#224; longueur de journ&#233;e, cr&#233;er des emplois, qu'importe. Ils m&#232;neraient l'existence qu'il aurait aim&#233; vivre lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas s'habilla chaudement, avala une nouvelle tasse de caf&#233; et trois autres galettes au s&#233;same et sortit. Il s'arr&#234;ta au premier distributeur de billets, glissa sa carte bancaire dans l'orifice et composa son code. La machine cracha quatre billets de vingt euros. Ce n'&#233;tait pas le jour pour faire dans le d&#233;tail !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il traversa l'avenue et se dirigea vers la station de m&#233;tro. Une jeune femme avec un b&#233;b&#233; dans les bras faisait la manche. Il lui laissa quarante euros. Puis il aper&#231;u, au loin, la devanture du bureau de tabac. Apparemment, la vieille n'&#233;tait pas assise sur le trottoir. Il devait faire vite s'il ne voulait pas se faire rep&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La buraliste savait s&#251;rement que le billet gagnant avait &#233;t&#233; valid&#233; chez elle, et avec le num&#233;ro que Jonas avait fait hier, il &#233;tait plus que probable qu'elle se souvienne de lui. Ferait-elle le lien avec la combinaison gagnante et ce grand type tout maigre et si &#233;tourdi ? Pas s&#251;r. Elle devait valider chaque jour au moins une centaine de bulletins, et elle avait autre chose &#224; faire que de retenir les num&#233;ros jou&#233;s par chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'&#233;tait plus qu'&#224; vingt m&#232;tres du bureau de tabac quand il aper&#231;u la vieille. Elle s'&#233;tait install&#233;e un peu plus loin, sur le pas de la porte d'une ancienne boucherie ferm&#233;e depuis des mois. Elle &#233;tait un peu plus &#224; l'abri que sur le trottoir, mais on la voyait moins, ce qui ne devait pas d&#233;plaire aux commer&#231;ants, &#224; commencer par la buraliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Jonas d&#233;passa le bureau de tabac, s'avan&#231;a vers elle et s'accroupit, comme il l'avait fait la veille. Il lui dit bonjour, puis sortit son porte-monnaie et d&#233;plia les deux billets de vingt euros tous neufs. Il les posa dans la main rid&#233;e et crevass&#233;e de la mendiante, qui les fit disparaitre sous son ch&#226;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;++++&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu as tent&#233; ta chance, fils. C'est bien. Tu vas pouvoir faire le bien autour de toi, maintenant. N'oublie jamais &#231;a : cette chance que tu as eu, partage-l&#224;. Ne garde pas trop d'argent pour toi. Sinon, il te br&#251;lera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas sourit aux yeux morts de la vieille, fix&#233;s sur lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Je vais partager, madame. Je vais tout donner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, un ton plus bas :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Il ne me reste plus que trois mois &#224; vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille se pencha en avant et attrapa le bras de Jonas pour le tirer vers elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Qu'est-ce que tu as dit, mon fils ? J'entends plus tr&#232;s bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Le docteur&#8230; Enfin, je suis malade, et il ne me reste plus que trois mois &#224; vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille grima&#231;a ce qui devait &#234;tre un sourire. Elle n'avait plus de dents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Ta main, fils. Donne-moi ta main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas tourna la main droite, paume vers le haut, fr&#244;la la main de Jonas du bout des doigts et haussa les &#233;paules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Tu vas mourir, mon fils, comme nous tous. Dans trois ans. Pas trois mois. Trois ans. Va, maintenant. Fais ce que tu as &#224; faire. Et n'oublie pas ce que je t'ai dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est arriv&#233; un quinze f&#233;vrier, un lendemain de la Saint-Valentin. Les jours suivants, Jonas a cherch&#233; la vieille mendiante. Il ne l'a jamais revue. Elle &#233;tait sortie de sa vie juste apr&#232;s y &#234;tre entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jonas a v&#233;cu deux autres Saint-Valentin. Il s'est &#233;teint un trente janvier, dans la chambre &#224; l'&#233;tage de la grande maison qu'il partageait avec F&#233;licia, Alain et leur petite Zo&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>22 novembre - extraits (chapitre 6)</title>
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&lt;p&gt;un homme en costume noir accroupi dans la fusillade Depuis son retour du Texas, une question revenait r&#233;guli&#232;rement dans l'esprit de Pierre, une question qu'il sentait importante mais &#224; laquelle il n'arrivait pas &#224; r&#233;pondre. Que se serait-il pass&#233; si Yves Thomas ne s'&#233;tait pas trouv&#233; dans la salle de lecture de la biblioth&#232;que universitaire du Texas, cet apr&#232;s-midi-l&#224; ? Ou s'il en &#233;tait parti un quart d'heure avant leur arriv&#233;e, ou s'il n'y &#233;tait arriv&#233; qu'une heure apr&#232;s leur d&#233;part. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;un homme en costume noir accroupi dans la fusillade&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;	Depuis son retour du Texas, une question revenait r&#233;guli&#232;rement dans l'esprit de Pierre, une question qu'il sentait importante mais &#224; laquelle il n'arrivait pas &#224; r&#233;pondre. Que se serait-il pass&#233; si Yves Thomas ne s'&#233;tait pas trouv&#233; dans la salle de lecture de la biblioth&#232;que universitaire du Texas, cet apr&#232;s-midi-l&#224; ? Ou s'il en &#233;tait parti un quart d'heure avant leur arriv&#233;e, ou s'il n'y &#233;tait arriv&#233; qu'une heure apr&#232;s leur d&#233;part. L'auraient-ils rencontr&#233; un jour ? Peut-&#234;tre, puisque ils avaient un nom. D&#233;nicher un Belge appel&#233; Yves Thomas dans les deux millions d'habitants de l'agglom&#233;ration Dallas-Fort Worth n'aurait certes pas &#233;t&#233; facile, mais c'&#233;tait jouable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vraie bifurcation qui avait donn&#233; &#224; Pierre l'entr&#233;e de ce labyrinthe fatal, c'est un peu plus t&#244;t qu'elle s'&#233;tait pr&#233;sent&#233;e. S'ils n'avaient pas crois&#233; Claire Wilson au Sixth Floor Museum, o&#249; elle n'avait jamais mis les pieds avant ce lundi-l&#224;, ou si elle n'avait pas lu les romans de Pierre, jamais ils n'auraient rencontr&#233; Yves Thomas et jamais ils ne se seraient trouv&#233;s sur la piste de Jonathan Zimmerman. Il ne faut pas grand chose pour changer le cours d'une vie. Que celle de Pierre ait bascul&#233; au cinqui&#232;me &#233;tage du d&#233;p&#244;t de livres scolaires, &#224; quelques m&#232;tres &#224; peine o&#249; Lee Harvey Oswald avait pris place quelques quatorze mille jours plus t&#244;t, lui semblait &#224; la fois &#233;trange et terrifiant, comme si l'endroit lui avait jet&#233; un sort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rep&#233;rer un septuag&#233;naire chauve avec une &#233;charpe rouge dans une biblioth&#232;que universitaire n'avait rien d'insurmontable. Il fallut &#224; H&#233;l&#232;ne et Pierre moins de deux minutes pour apercevoir Yves Thomas, le nez pench&#233; sur des archives reli&#233;es et num&#233;rot&#233;es. Un des vingt-six volumes d'annexes du rapport de la commission Warren. Il avait l'air si absorb&#233; par sa recherche que les visiteurs auraient sans h&#233;siter pari&#233; qu'il ne les avait pas entendu venir. Ils auraient perdu. Alors qu'ils &#233;taient &#224; deux m&#232;tres de lui, h&#233;sitant sur la mani&#232;re &#224; employer pour l'aborder, le chauve les interpella sans m&#234;me lever les yeux de ses archives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Asseyez-vous. Je vous attendais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a commen&#231;ait bien. H&#233;l&#232;ne chercha quelque chose &#224; r&#233;pondre &#224; &#231;a, mais pour une fois ne trouva rien, un peu comme un esprit fort qui cherche &#224; d&#233;couvrir l'escamotage du magicien et qui se fait quand m&#234;me bluffer. Pierre marqua un temps d'h&#233;sitation, se demandant si c'&#233;tait bien &#224; eux que le vieux s'adressait, mais &#224; qui d'autre ? La salle de lecture &#233;tait plus grande qu'un hall de gare, et il n'y avait personne &#224; moins de vingt m&#232;tres de la table d'Yves Thomas. Comme s'il avait pris soin de faire le vide avant de s'installer. Ou comme si personne n'avait cru bon de s'asseoir trop pr&#232;s de lui. En plus, il s'&#233;tait exprim&#233; en fran&#231;ais, sans accent particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne tira doucement une chaise recouverte de tissu bleu et s'installa &#224; l'angle de la table de travail. Pierre s'approcha de lui mais resta debout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous &#234;tes bien M. Thomas ? Yves Thomas ? Comment saviez-vous que nous allions venir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme &#224; regret, le chauve leva enfin ses yeux vers l'&#233;crivain. Quelque chose en lui semblait anormal, mais Pierre n'aurait pas su dire quoi. Un petit d&#233;tail qui clochait, peut-&#234;tre sans importance, allez savoir. Sa voix &#233;tait cassante, celle d'un professeur d'universit&#233; un peu hautain, ou d'un chef d'entreprise qui demande des comptes &#224; ses cadres. Mais dans ses yeux noirs brillait quelque chose de malicieux, de juv&#233;nile. On lui donnait bien quinze ans de moins. C'est parce qu'il n'a plus de cheveux, se dit Pierre. Difficile de donner un &#226;ge &#224; un chauve. Mais il n'y avait pas que &#231;a. C'&#233;tait en rapport avec ma premi&#232;re impression, quelque chose qui n'allait pas dans le tableau. Mais quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#199;a fait deux questions &#224; la fois, jeune homme. Et je vous avais demand&#233; de vous asseoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre avait toujours eu du mal avec les ordres. Petit, il n'aimait pas &#231;a, et &#231;a lui avait valu beaucoup d'ennuis, notamment &#224; l'&#233;cole. Mais c'&#233;tait une question d'amour-propre. Et &#231;a ne s'arrangeait pas en vieillissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, c'est H&#233;l&#232;ne qui reprit la situation en main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Nous ne nous sommes pas pr&#233;sent&#233;s, M. Thomas. Je suis H&#233;l&#232;ne Vigo, marchand d'art &#224; Santa Fe. Et voici un ami...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle h&#233;sita un peu, se souvenant de l'&#233;pisode du restaurant. Et d&#233;cida de ne pas utiliser son nom d'&#233;crivain. Pour brouiller les pistes, peut-&#234;tre. Ou pour ne pas cacher la v&#233;rit&#233; &#224; un type qui avait l'air au courant de tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pierre Sorensen, poursuivit-elle. Nous sommes Fran&#231;ais. C'est une Fran&#231;aise de l'universit&#233; qui nous a parl&#233; de vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Claire Wilson, compl&#233;ta l'homme sans cesser de fixer Pierre, comme s'il le jaugeait pour deviner ce qu'il avait dans le ventre. Une jeune femme brillante. Un peu timide, mais brillante. C'est moi qui ai obtenu sa titularisation ici. Elle ne le sait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yves Thomas replongea brusquement dans ses archives. D&#232;s qu'il ne le regarda plus, Pierre s'assit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas, jeunes gens. Vous apprendrez &#231;a vous-m&#234;mes, plus tard. Vieillir, c'est accepter que presque tout nous &#233;chappe. Merci de vous &#234;tre assis, monsieur Verlad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faste journ&#233;e : deux personnes rencontr&#233;es, deux lecteurs ! Il avait fallu que je fasse huit mille kilom&#232;tres pour que &#231;a m'arrive. Pourtant, si Pierre &#233;tait certain que Claire avait lu ses romans, il se demandait d'o&#249; Yves Thomas tenait toutes ses informations. Il donnait la d&#233;sagr&#233;able impression d'avoir deux ou trois coups d'avance sur vous. Plut&#244;t trois que deux, d'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Croyez-vous que je puisse vous faire confiance, madame Vigo ? reprit Echarpe rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne sourit. Visiblement, elle s'amusait bien. Et il lui en fallait plus que &#231;a pour la d&#233;stabiliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ce n'est pas &#224; moi &#224; vous le dire, Monsieur Thomas. Et si vous nous attendiez, c'&#233;tait s&#251;rement que vous aviez une bonne raison de le faire. Non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une mimique de satisfaction traversa fugitivement le visage de l'homme. Un prof qui vient d'entendre une bonne r&#233;ponse. Il va lui mettre un dix-sept sur vingt, tu vas voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Je cherche la trace de Jonathan Zimmerman. L&#224;-dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appuya l'index sur la page du rapport de la commission Warren ouvert devant lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et je ne la trouve pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il attend qu'on lui demande qui est Jonathan Zimmerman. Un petit jeu de questions-r&#233;ponses, c'est &#231;a qu'il veut. Ce type devenait s&#233;rieusement aga&#231;ant. Pierre ne lui posa pas la question qu'il attendait. H&#233;l&#232;ne non plus. Quelques secondes de silence pass&#232;rent. Le chauve finit par l&#226;cher le morceau, comme &#224; regret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Jonathan Zimmerman est un conseiller de Bush. L'aile droite du parti r&#233;publicain. Les faucons. Il l'a convaincu d'attaquer l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yves Thomas pris un crayon gris et nota sur son calepin le num&#233;ro de la page qu'il &#233;tait en train de lire. Puis il referma le volume 26 d'un claquement sec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et quel rapport avec la commission Warren ? La question &#233;chappa &#224; Pierre. Il ne voulait pourtant pas lui faire ce plaisir, il avait envie de le laisser parler, distiller ses informations au goutte-&#224;-goutte, sans entrer dans son jeu. Trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Nous y voil&#224;, fit le vieux d'un air satisfait. Cette affaire vous int&#233;resse, il me semble. Et en effet, elle est passionnante. A mon tour de vous poser une question, M. Verlad. A votre avis, Lee Harvey Oswald a-t-il tu&#233; le pr&#233;sident ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre s'attendait &#224; tout sauf &#224; &#231;a. Quelle importance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Non, bien s&#251;r. Ce n'est pas lui. Il a &#233;t&#233; utilis&#233;. Et quand il a menac&#233; de parler, il a &#233;t&#233; abattu. Mais ce n'est pas lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yves Thomas le d&#233;visagea longuement. Il semblait avoir oubli&#233; jusqu'&#224; la pr&#233;sence de H&#233;l&#232;ne, qui retenait son souffle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; M&#233;fiez-vous de ce qui para&#238;t &#233;vident, jeune homme. Vous &#234;tes romancier, vous avez un certain talent, et vous n'ignorez pas &#224; quel point il est facile de transformer la r&#233;alit&#233;, d'embarquer le lecteur sur des fausses pistes. Pourquoi &#234;tes-vous si s&#251;r de &#231;a ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre posa la main sur le gros volume reli&#233; de beige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ce truc-l&#224; est un tissu de mensonges, du d&#233;but jusqu'&#224; la fin. Il ne cherche pas la v&#233;rit&#233;, il s'efforce de justifier la culpabilit&#233; d'Oswald. Quitte &#224; se d&#233;mentir. Et ce truc-l&#224; a &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; &#224; la demande du pr&#233;sident des Etats-Unis. Un Texan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas laissa entendre un petit rire sec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous avez quelque chose contre les Texans ? Nous en avons un beau sp&#233;cimen, &#224; la Maison Blanche en ce moment. A la t&#234;te des Forces du Bien. Vous n'avez pas remarqu&#233; &#224; quel point le monde est plus s&#251;r depuis qu'il est parti en croisade ? Allons, je vous comprends. Vous autres les Fran&#231;ais, vous &#234;tes de mauvaise foi. Vous n'avez pas de foi du tout, d'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, redevenant s&#233;rieux, il soupesa le tome 26, comme s'il cherchait &#224; &#233;valuer la part de v&#233;rit&#233; qu'il contenait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Ce que vous dites est juste, mais c'est un peu... l&#233;ger. Nous sommes nombreux &#224; croire qu'Oswald n'est pas l'assassin, qu'il faisait partie d'un complot. Mais apr&#232;s ? Il manque des maillons dans cette histoire, M. Verlad. Et ces maillons, je les cherche. L'un d'eux s'appelle Jonathan Zimmerman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Celui qui est pour la guerre en Irak ? intervint H&#233;l&#232;ne. Mais quel &#226;ge a-t-il ? Dallas, c'est loin maintenant, bient&#244;t quarante ans...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Loin pour vous qui &#234;tes jeune, madame, r&#233;pondit le Belge avec de la galanterie dans la voix. J'ai soixante-quinze ans. Zimmerman, soixante-huit. Et le 22 novembre 1963, j'&#233;tais &#224; Dallas, sur la pelouse de Dealey Plaza. Lui aussi, &#233;tait &#224; Dallas. Sur le trottoir d'en face. Je l'ai vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son regard se perdit sur un point ind&#233;termin&#233;, loin derri&#232;re eux. Au-del&#224; des murs de la biblioth&#232;que universitaire, du campus verdoyant et de ce vingt-et-uni&#232;me si&#232;cle qui commen&#231;ait aussi mal que le pr&#233;c&#233;dent avait fini. Son regard descendait Main Street par une journ&#233;e de novembre anormalement chaude. Il &#233;tait jeune encore, vigoureux et droit, probablement un d&#233;but de calvitie, mais s&#251;rement pas d'&#233;charpe rouge. Il voulait voir passer le Pr&#233;sident et Jackie, mais les trottoirs de l'avenue principale &#233;taient bond&#233;s sur quatre rang&#233;es et son m&#232;tre soixante-huit ne lui laissait gu&#232;re de chance d'apercevoir quoi que ce soit. Alors il &#233;tait descendu sur Dealey, sur la pelouse qui descendait au pont de chemin de fer. L&#224;, il y avait moins de monde, c'&#233;tait la fin du parcours en centre-ville. Etrangement, il n'y avait pas de flics non plus. C'&#233;tait presque trop calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Quand les motos de l'escorte sont arriv&#233;es, les gens se sont approch&#233;es de la route pour mieux voir. Une premi&#232;re limousine est pass&#233;e. La voiture du pr&#233;sident &#233;tait la deuxi&#232;me du cort&#232;ge. En face de l'endroit o&#249; je me trouvais, de l'autre c&#244;t&#233; d'Elm Street, c'&#233;tait ce qu'on appelle le Grassy Knoll. Un monticule herbeux, un talus. Sur ce talus, il y avait un type en costume noir. Pendant les deux minutes qui ont suivi, je ne l'ai pas quitt&#233; des yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pourquoi ? L'interrompit Pierre. Qu'est-ce qu'il avait de particulier ? Il tenait un &#233;criteau avec &#233;crit dessus &#171; Je vais descendre Kennedy &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieux le foudroya du regard. Imm&#233;diatement, l'&#233;crivain baissa les yeux comme un gamin pris en faute. Certaines personnes, comme &#231;a, ont une autorit&#233; naturelle contre laquelle on ne peut pas r&#233;sister, &#224; six ans comme &#224; quarante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il tournait le dos &#224; la rue. Il regardait vers la barri&#232;re en bois en haut du talus. Au d&#233;but j'ai cru que c'&#233;tait un homme du Secret Service. Mais son attitude &#233;tait bizarre. Tout le monde attendait le cort&#232;ge, cherchait &#224; apercevoir le pr&#233;sident et Jackie, et lui s'en d&#233;sint&#233;ressait compl&#232;tement. Et quand la Lincoln du pr&#233;sident est arriv&#233;e, j'ai continu&#233; &#224; le regarder. Il &#233;tait toujours tourn&#233; vers la barri&#232;re. Juste avant le premier tir, il s'est accroupi. Comme s'il avait un lacet de chaussure d&#233;fait. Et quand les autres tirs ont claqu&#233;, il est rest&#233; comme &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; J'ai lu que des types se sont jet&#233;s &#224; terre, affol&#233;s par la fusillade. Qu'est-ce que &#231;a avait de si &#233;tonnant ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Vous n'avez pas bien &#233;cout&#233; ce que je viens de dire, M. Verlad. Si vous n'&#234;tes pas plus attentif que &#231;a, vous n'allez rien comprendre. Zimmerman s'est accroupi avant le premier tir, celui qui est venu du d&#233;p&#244;t de livres. Et il ne s'est redress&#233; qu'apr&#232;s le dernier tir, celui qui a touch&#233; Kennedy en pleine t&#234;te et qui est parti juste derri&#232;re l'endroit o&#249; se trouvait Zimmerman. Comme si c'&#233;tait lui qui devait donner le signal. Et comme s'il savait que c'&#233;tait termin&#233;. Les autres, ceux dont vous avez parl&#233;, se sont jet&#233;s &#224; terre apr&#232;s les deux premiers tirs, quand il paraissait &#233;vident que ce ne n'&#233;tait pas simplement un p&#233;tard qui avait &#233;clat&#233;. Et ils y sont rest&#233;s bien vingt secondes apr&#232;s le dernier, parce qu'ils ne savaient pas quand &#231;a allait s'arr&#234;ter. Ils avaient peur, bon sang, vous avez d&#233;j&#224; &#233;t&#233; pris dans une fusillade, monsieur Verlad ? Des d&#233;tonations qui d&#233;chirent l'air comme au feu d'artifice, des cris de panique, des projectiles qui ricochent autour de vous... &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans ces cas-l&#224;, on ne pense qu'&#224; une chose, sauver sa peau. Plus de dignit&#233;, plus de grands principes. L'adr&#233;naline augmente votre rythme cardiaque, vos pupilles se dilatent, votre attention est maximale. On peut appeler &#231;a l'instinct de survie. Zimmerman, il &#233;tait simplement accroupi. Quand il s'est relev&#233;, il a attendu sur place que l'agitation retombe un peu. Et il est parti, tranquillement. S'il &#233;tait vraiment du Secret service, si sa mission &#233;tait de surveiller le public pour assurer la s&#233;curit&#233; du Pr&#233;sident, jamais il n'aurait fait une chose pareille. Des dizaines de gens couraient vers le talus d'o&#249; des coups de feu semblaient &#234;tre partis, d'autres suivaient des policiers qui entraient dans le d&#233;p&#244;t de livres, et lui il a travers&#233; Elm Street dans la direction oppos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Comment pouvez-vous savoir que c'&#233;tait Zimmerman ? demanda H&#233;l&#232;ne, apr&#232;s s'&#234;tre assur&#233;e qu'il avait fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Je l'avais rencontr&#233; quelques mois plus t&#244;t, pendant l'&#233;t&#233;, dans le cadre de mon... disons mon travail. A la Nouvelle-Orleans. Et quand il a quitt&#233; Dealey Plaza, il est pass&#233; &#224; trois m&#232;tres de moi, pas plus. Je suis certain que c'est lui. Un type comme lui, on ne l'oublie pas. Mais lui ne m'a pas reconnu, du moins je ne crois pas. Sinon je ne serais pas l&#224; pour vous en parler. Je portais des lunettes noires ce jour-l&#224;, et la veille j'&#233;tais all&#233; chez le coiffeur qui m'avais coup&#233; les cheveux en brosse, &#224; trois millim&#232;tres du cuir chevelu. Un d&#233;sastre, fit-il en souriant. Ma propre m&#232;re, Dieu ait son &#226;me, ne m'aurait pas reconnue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et vous cherchez quoi, l&#224;-dedans ? fit Pierre en montrant les archives entre ses bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Tous les t&#233;moins pr&#233;sents ce jour-l&#224; ont &#233;t&#233; auditionn&#233;s par le FBI ou par le DPD, la police de Dallas. Enfin, presque tous. Il en manque quelques-uns. Et Zimmerman n'y est pas, bien entendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question br&#251;la les l&#232;vres du romancier, mais H&#233;l&#232;ne parla avant lui et il perdit le fil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et vous ? Ils vous ont interrog&#233; ? Votre t&#233;moignage est l&#224;-dedans ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bonne question. Je n'y avais pas pens&#233;, mais c'est bien vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieux fixa longuement H&#233;l&#232;ne, comme s'il pesait le pour et le contre. Apparemment, il n'aimait pas perdre la ma&#238;trise de la discussion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Oui et non. Je veux dire oui, ils m'ont interrog&#233;. Et non, ce n'est pas l&#224;-dedans. Disons que je fais partie de ceux dont le t&#233;moignage n'a pas &#233;t&#233; jug&#233; digne de figurer dans le rapport de la commission Warren.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis il se tut. Contentez-vous de &#231;a, jeunes gens. Vous n'en saurez pas plus. Qu'avait-il dit au FBI ? Qu'il avait vu un coup de feu partir du Grassy Knoll ? Qu'il avait rep&#233;r&#233; le man&#232;ge suspect de Zimmerman ? Pierre aurait pari&#233; que non. Il se demandait m&#234;me de quel c&#244;t&#233; le Belge se trouvait lors de ces fameux interrogatoires.
Un silence g&#234;n&#233; s'installa. Parce qu'il fallait bien dire quelque chose, et parce que l'attitude d'Yves Thomas commen&#231;ait &#224; l'agacer s&#233;rieusement, Pierre repoussa la chaise en faisant mine de se lever et lan&#231;a :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Qu'attendez-vous de nous exactement, monsieur Thomas ? Vous avez quelque chose &#224; nous r&#233;v&#233;ler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme s'il approuvait le geste, le vieux se leva &#224; son tour, plus rapidement qu'on ne l'aurait cru chez un septuag&#233;naire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Il y a un tr&#232;s beau parc derri&#232;re ce b&#226;timent. Que diriez-vous d'une petite promenade tant qu'il fait encore bon dehors ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>22 novembre - extrait (chapitre 4)</title>
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&lt;p&gt;Au c&#339;ur des ann&#233;es soixante Il n'avait fallu &#224; Pierre que deux jours pour jeter sur une dizaine de feuillets ses souvenirs sur l'affaire Kennedy. &#199;a allait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait cru, et m&#234;me s'il se promettait de reprendre le texte un peu plus tard, il avait l'impression d'avoir bien travaill&#233;. Jamais dans ses trois romans il n'avait autant parl&#233; de lui. Sans doute avait-il eu besoin d'une occasion, d'un pr&#233;texte. L'affaire Kennedy &#233;tait celui-l&#224;. La pyramide de livres, de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Au c&#339;ur des ann&#233;es soixante&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;	Il n'avait fallu &#224; Pierre que deux jours pour jeter sur une dizaine de feuillets ses souvenirs sur l'affaire Kennedy. &#199;a allait beaucoup plus vite qu'il ne l'avait cru, et m&#234;me s'il se promettait de reprendre le texte un peu plus tard, il avait l'impression d'avoir bien travaill&#233;. Jamais dans ses trois romans il n'avait autant parl&#233; de lui. Sans doute avait-il eu besoin d'une occasion, d'un pr&#233;texte. L'affaire Kennedy &#233;tait celui-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pyramide de livres, de revues, de vid&#233;os (qui comprenait aussi un DVD et une BD) se dressait maintenant sur sa table de travail. Un lundi matin, alors que le mauvais temps avait remis &#224; plus tard ses projets de jardinage, il d&#233;cida de mettre un peu d'ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les livres ne se laissent pas ranger aussi facilement que des chaussettes ou des draps (enfin, surtout les chaussettes, tant le pliage de draps prenait chez Pierre des allures de combat furieux d'un navigateur solitaire contre sa voile par vent contraire). Les longs s&#233;jours pass&#233;s sur une &#233;tag&#232;re, serr&#233;s les uns contre les autres par genre, par ordre alphab&#233;tique d'auteurs, par taille ou par hasard les rendent impatients. Quand ils ont l'occasion de se montrer, ils jouent leur chance &#224; fond, conscients qu'elle ne se repr&#233;sentera peut-&#234;tre pas avant plusieurs ann&#233;es. Ouvre-moi, feuillette-moi et je te promets que je ne te l&#226;cherai plus. Les mots sont des app&#226;ts, et il suffit d'en mordre un pour que toute la ligne vienne, puis la page, le chapitre et le livre entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui &#233;tait arriv&#233; &#224; Pierre. En fouillant ses archives, des portes s'&#233;taient entrouvertes. Bien s&#251;r, il &#233;tait possible de les refermer et de passer &#224; autre chose. Un manuscrit l'attendait, il &#233;tait avanc&#233; aux deux tiers et le romancier avait tout int&#233;r&#234;t &#224; ne pas perdre le fil. Il avait d&#233;j&#224; pay&#233; pour savoir &#224; quel point l&#226;cher une bonne histoire &#233;tait dangereux. Mais ceux qui pr&#233;tendent qu'on ne fait jamais deux fois les m&#234;mes erreurs sont soit des na&#239;fs, soit des pr&#233;tentieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre se mit donc &#224; lire. Pas &#224; feuilleter comme il l'avait fait, &#224; lire vraiment, tout, du d&#233;but jusqu'&#224; la fin. Les livres d'Andr&#233; Kaspi et celui de Thierry Lentz, celui de David Horowitz et celui de William Reymond. Le roman de Don deLillo et ceux de James Ellroy. L'enqu&#234;te de Jim Garrison. Angel Face, la BD de Charlier et Giraud. L'un appelant l'autre, tissant la toile de l'assassinat le plus m&#233;diatique du vingti&#232;me si&#232;cle. Le plus myst&#233;rieux, aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le total repr&#233;sentait pas loin de quatre mille pages, mais rien ne pressait. C'est m&#234;me l'int&#233;r&#234;t principal du m&#233;tier d'&#233;crivain. Le temps qui passe est relatif. Si vous voulez consacrer deux semaines &#224; ne faire rien d'autre que lire, m&#234;me des choses que vous avez d&#233;j&#224; lues, personne n'y trouvera &#224; redire. Vous pouvez tout aussi bien bouquiner jusqu'&#224; deux heures du matin, vous lever &#224; midi, sauter deux repas d'affil&#233;e et vous nourrir de caf&#233; noir et de biscuits secs &#224; l'anis, quelle importance ? Vous &#234;tes seul, de toute fa&#231;on, et le monde entier se fiche compl&#232;tement de votre existence. Ce qui int&#233;resse le monde entier - ou plus pr&#233;cis&#233;ment, la minuscule fraction du monde entier qui lit vos livres - c'est la sortie de votre nouveau roman, &#224; la rigueur la r&#233;&#233;dition en poche d'un de vos anciens. Le temps que vous passez &#224; les &#233;crire, les centaines d'heures consacr&#233;es &#224; assembler des dizaines de milliers de mots avec les vingt-six lettres de l'alphabet, tout le monde s'en moque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En terminant ce marathon de lecture, pendant cette semaine o&#249; il ne dut pas sortir plus de dix fois de la maison, Pierre eut l'impression de sortir d'un s&#233;jour au d&#233;but des ann&#233;es soixante dans le sud profond des Etats-Unis, celui des nostalgiques conf&#233;d&#233;r&#233;s, des fanatiques de l'esclavage, des admirateurs de l'apartheid, des anticastristes illumin&#233;s et des anticommunistes visc&#233;raux. A une &#233;poque o&#249; la surench&#232;re nucl&#233;aire battait son plein, o&#249; les missiles de Cuba avaient failli an&#233;antir l'humanit&#233; dans une troisi&#232;me et ultime guerre mondiale.
Le bourbier vietnamien n'inqui&#233;tait pas encore les foules, le World Trade Center n'existait pas et personne n'avait plant&#233; de drapeau &#233;toil&#233; sur le sol lunaire. C'&#233;tait un autre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il consulta sa bo&#238;te aux lettres &#233;lectronique, ce mardi-l&#224;, quatre-vingt-douze messages entr&#232;rent. Quatre-vingt-douze ! Le plus vieux datait du 18 f&#233;vrier. il en jeta les trois-quarts : des offres promotionnelles pour des DVD vendus au kilo, des lettres d'information de fournisseurs d'acc&#232;s, des &#233;diteurs qui demandaient &#224; le voir, seize messages du m&#234;me journaliste (il en avait envoy&#233; quatre par jour) sollicitant une interview et un tombereau de publicit&#233;s proposant du Viagra &#224; un prix imbattable ou une pompe r&#233;volutionnaire qui garantissait l'allongement du p&#233;nis. Bienvenue au vingt-et-uni&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vingtaine de messages restants, un seul attira imm&#233;diatement son regard. Il &#233;tait sobrement intitul&#233; &#171; wanted pierre sorensen, dead or alive &#187;. La colonne r&#233;serv&#233;e &#224; l'exp&#233;diteur indiquait lnvigo@ddsb.com.&lt;br class='manualbr' /&gt;- H&#233;l&#232;ne ! &#199;a faisait longtemps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps ? Tu peux parler, toi. Combien de fois tu t'es promis de lui t&#233;l&#233;phoner ? Combien de fois tu as raccroch&#233; avant la premi&#232;re sonnerie ? H&#233;l&#232;ne vivait depuis quatre ans au Nouveau-Mexique, &#224; Santa Fe, et depuis au moins trois ans elle lui proposait de venir la voir. Evidemment, il ne l'a jamais fait. Trop de choses entre eux, ou bien pas assez, comment savoir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en voyant ton bouquin chez mon libraire, l'autre jour, que j'ai pens&#233; &#224; toi. Tu sais comment ils ont traduit l'Eclipse de lune, ici ? Bien s&#251;r tu dois le savoir, ton &#233;diteur te tient au courant pour ce genre de choses, j'imagine. Mais bon, White Nightmare, je ne trouve pas &#231;a terrible. Le cauchemar blanc... Personnellement, &#231;a ne me donne pas envie de l'acheter. Et l'illustration de la couverture... D'une laideur !&lt;br class='manualbr' /&gt;Enfin, heureusement qu'il y a tes livres pour me rappeler que tu existes.
O&#249; en es-tu ? Le quatri&#232;me est bient&#244;t fini, non ? Je te donnerai de mes nouvelles quand j'aurai des tiennes. Je sais, ce n'est pas tr&#232;s loyal, mais c'est le seul moyen que je connaisse pour te faire cracher le morceau. Sache seulement qu'il ne fait pas bon &#234;tre fran&#231;ais aux States par les temps qui courent. A Santa, &#231;a va encore, le niveau d'instruction est largement au-dessus de la moyenne. Mais d&#232;s que tu vas un peu dans la cambrousse, il est plus prudent de masquer ton accent fran&#231;ais - ou pr&#233;tendre que tu es Qu&#233;b&#233;cois. Les seuls &#224; prendre un peu de distance, en rase campagne, ce sont les flics navajos. L'autre jour, j'ai discut&#233; un moment avec l'un d'eux : il m'a dit que &#231;a nous donnait une petite id&#233;e, &#224; nous autres europ&#233;ens, de ce qu'ils subissent depuis deux si&#232;cles. Une petite id&#233;e.&lt;br class='manualbr' /&gt;J'arr&#234;te l&#224;, j'en ai d&#233;j&#224; trop dit.&lt;br class='manualbr' /&gt;A toi de parler.&lt;br class='manualbr' /&gt;Bises&lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre l'imagina volontiers en train de faire un bras d'honneur &#224; un pompiste d'Albuquerque ou de Los Alamos lui demandant si H&#233;l&#232;ne, c'&#233;tait un foutu nom de b&#226;tard de Fran&#231;ais. Pas le genre &#224; faire profil bas, la belle brune... &#199;a lui avait d'ailleurs jou&#233; des tours, petite, et il lui &#233;tait arriv&#233; plus d'une fois de rentrer chez elle avec une l&#232;vre ouverte ou des griffures sur les bras.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui r&#233;pondit tout de suite. D'abord parce qu'il s'en voulait d'avoir gard&#233; le silence aussi longtemps, et aussi parce qu'il faisait la plupart du temps comme &#231;a avec le courrier &#233;lectronique : soit il jetait, soit il r&#233;pondait dans la foul&#233;e. Lui qui avait horreur du t&#233;l&#233;phone et qui ne supportait pas d'attendre des jours la r&#233;ponse &#224; un courrier postal avait tir&#233; parti tr&#232;s vite des avantages du mel. Son c&#244;t&#233; instantan&#233; diff&#233;r&#233; le ravissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme &lt;i&gt;Trois secondes avant la fin&lt;/i&gt; &#233;tait au point mort, Pierre &#233;vacua le sujet rapidement. Il lui avoua honn&#234;tement &#234;tre sans nouvelles de Samia depuis au moins un an - inutile de raconter des histoires, il mentait tr&#232;s mal pour un auteur de fiction, et de toute fa&#231;on, H&#233;l&#232;ne finissait toujours par savoir la v&#233;rit&#233;. Trop d'amis communs, sans doute. Elle faisait partie de sa vie depuis l'&#233;cole primaire, elle un an d'avance, lui un de retard. Ils habitaient &#224; deux rues l'un de l'autre, dans la vieille ville. A la moindre occasion, ils se retrouvaient, avec Hugues, Sarah et Philippe. La place Saint-Jean &#233;tait leur terrain de jeu pr&#233;f&#233;r&#233;, et le panneau de stationnement interdit servait occasionnellement de poteau de torture. Au coll&#232;ge, la petite diablesse &#224; la tignasse emm&#234;l&#233;e muta pour devenir une jeune fille belle &#224; tomber par terre. Face &#224; elle, Pierre qui sortait &#224; peine de l'enfance rougissait pour un rien, mais autant elle pouvait &#234;tre impitoyable avec d'autres gar&#231;ons, autant elle le m&#233;nageait. Au lyc&#233;e, plus d'une fois elle avait sembl&#233; sur le point de c&#233;der &#224; ses timides avances, mais quelque chose la retenait. Peut-&#234;tre qu'au fond elle ne voulait pas de lui, qui sait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, pour ne pas en souffrir, Pierre s'&#233;tait &#233;loign&#233; d'elle pendant quelque temps. Ce n'&#233;tait pas l'id&#233;e du si&#232;cle. Quand ils se retrouv&#232;rent, au mariage de Nadia et Max, H&#233;l&#232;ne &#233;tait plus &#233;panouie que jamais. Cette nuit-l&#224;, au pied d'un tr&#232;s vieux platane aux racines apparentes, ils renou&#232;rent une &#224; une chaque fibre de leur relation, avec une infinie patience pour ne pas briser ces minutes si fragiles. Ils ne pouvaient pas se douter qu'ils vivaient l&#224; les meilleurs moments d'une liaison qui durerait deux ans. Peut-&#234;tre H&#233;l&#232;ne l'avait-elle quand m&#234;me pressenti. Cette nuit-l&#224;, elle &#233;tait radieuse, comme d&#233;lest&#233;e d'un gros poids, mais en m&#234;me temps un peu absente, consciente peut-&#234;tre d'avoir enfreint quelque chose de fondamental entre eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre s'arracha &#224; ses souvenirs et revint &#224; son courrier. Fallait-il lui parler de son article pour &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt; ? D'ordinaire, il &#233;vitait de faire lire son travail avant de l'avoir termin&#233;. Mais l&#224;, ce n'&#233;tait qu'un papier, et il avait envie de partager quelque chose avec elle. Il ne savait pas exactement quoi (se pouvait-il qu'il l'aime encore ? Il chassa cette pens&#233;e avant qu'elle ne chemine trop loin en lui), mais &#224; d&#233;faut ce texte ferait bien l'affaire. Et puis il s'&#233;tait immerg&#233; dans cette histoire si profond&#233;ment qu'il ne pouvait plus la passer sous silence. Plut&#244;t qu'entrer dans les d&#233;tails, il lui envoya le texte de l'article en pi&#232;ce jointe. Elle serait donc sa premi&#232;re lectrice, comme au temps de &lt;i&gt;Noces rouges&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne lui r&#233;pondit trois jours plus tard, alors qu'il tentait sans grand succ&#232;s de reprendre pied dans la r&#233;alit&#233; apr&#232;s une nuit maussade &#224; l'aide d'un caf&#233; particuli&#232;rement serr&#233; qui lui retourna l'estomac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je m'attendais ! &#199;a se voit que ton roman n'avance pas en ce moment. Quand tu es bien dans ton histoire, tu ne perds pas de temps &#224; consulter ton courrier et encore moins &#224; y r&#233;pondre. J'ai regard&#233; dans ma bo&#238;te : la derni&#232;re fois, tu avais mis exactement dix-neuf jours avant de r&#233;agir, et encore tu ne te souvenais m&#234;me plus ce que je t'avais demand&#233;. Enfin, je ne vais pas me plaindre.&lt;br class='manualbr' /&gt;J'ai lu d'une traite ton papier sur Kennedy. Encore une fois, &#231;a m'a appris des choses sur toi : je ne savais pas que madame Geller te faisait cet effet. Quand m&#234;me, ta m&#233;moire est pleine de courants d'air ! Tu avais onze ans &#224; l'&#233;poque et tu ne te rappelles pas du nom de Hugues ? Note que tu n'as pas vraiment chang&#233; depuis : quand tu me parles de tes petites amies, c'est toujours par leur pr&#233;nom. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je me souviens cette BD de Blueberry. Une fois, je te l'avais emprunt&#233;e pour la lire et je ne la trouvais plus. Le savon que tu m'avais pass&#233; ! C'&#233;tait ma faute, je ne faisais attention &#224; rien, j'&#233;tais une incapable... Tu avais fini par la racheter. Et le soir m&#234;me, ta m&#232;re avait retrouv&#233; sous ton matelas celle que j'avais soi-disant perdue, tu te rappelles ? Un bon souvenir pour moi, du coup j'avais eu le droit de garder l'ancienne. Je l'ai toujours d'ailleurs. Ton texte m'a donn&#233; envie de la relire. Je n'avais pas fait le rapprochement avec l'assassinat de Kennedy. Mais bon, je n'avais que douze ans &#224; l'&#233;poque. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il me vient une id&#233;e, en te disant &#231;a. Que dirais-tu d'une visite sur les lieux du crime, &#224; Dallas ? Il y a un mus&#233;e au cinqui&#232;me &#233;tage du d&#233;p&#244;t de livres, j'y suis all&#233;e l'an dernier. Et Dealey Plaza n'a pas du tout chang&#233; depuis quarante ans. Ici, o&#249; ils ont la manie de d&#233;molir le moindre immeuble pour en reconstruire un avec dix &#233;tages de plus, c'est un vrai miracle. Je pense que &#231;a t'int&#233;resserait. Et &#231;a te donnerait enfin l'occasion d'honorer ta promesse, tu te souviens ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Ne crains rien, je te promets de ne pas te sauter dessus. On sera sage comme des images. A moins que ce ne soit &#231;a qui te fasse peur ?&lt;br class='manualbr' /&gt;A toi de voir. &lt;br class='manualbr' /&gt;Bises&lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme d'habitude, le premier mouvement de Pierre fut de repousser la proposition. Aller &#224; Dallas ? Jamais ! Visiter le Canada, &#231;a oui, m&#234;me s'il n'avait jamais &#233;t&#233; port&#233; sur les voyages. New York, pourquoi pas. San Francisco &#233;ventuellement. Mais Dallas ! La synth&#232;se de tout ce que les Etats-Unis ont produit de pire, un m&#233;lange de puits de p&#233;trole, de dollars, de milliardaires de l'&#233;levage, de 4x4 g&#233;ants, de folklore minable... Franchement, disait-il &#224; ceux qui lui reprochaient de ne pas bouger de chez lui, le monde est beau et ne manque pas d'endroits fascinants qu'une vie enti&#232;re ne suffirait pas &#224; d&#233;couvrir. Raison de plus pour &#233;viter les degr&#233;s z&#233;ro de la civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, la revoir, est-ce que c'&#233;tait une bonne id&#233;e ? La derni&#232;re fois, c'&#233;tait il y a cinq ans environ, quelques mois avant qu'elle ne parte aux Etats-Unis. Pierre s'en souvenait comme si c'&#233;tait hier. Il signait des d&#233;dicaces de &lt;i&gt;Noces Rouges&lt;/i&gt; dans la librairie Mosa&#239;que &#224; Die, dans la Dr&#244;me. Ils n'&#233;taient pas tr&#232;s nombreux, les lecteurs, peut-&#234;tre une vingtaine, mais &#231;a lui laissait le temps de discuter avec chacun d'eux, il apprenait son m&#233;tier d'&#233;crivain sur le tas, et il avait tellement eu de mal &#224; en arriver l&#224; qu'il ne s'accordait pas le droit de se plaindre de quoi que ce soit. Il adorait tra&#238;ner dans les librairies depuis qu'il avait d&#233;couvert Jules Verne et Robert Louis Stevenson, et s'il avait fallu passer le balai et faire les vitres pour gagner sa place, il l'aurait fait volontiers. Dans son dos, sur les &#233;tag&#232;res qui couvraient le moindre m&#232;tre carr&#233; de mur, il sentait la pr&#233;sence de Cervant&#232;s, S&#233;n&#232;que, Defoe, Levi, Wilde, Giono, une pr&#233;sence bienveillante et exigeante. Se dire qu'il avait d&#233;sormais une petite place aupr&#232;s d'eux, toute petite, mais une place quand m&#234;me, suffisait largement &#224; son bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis il la vit entrer, dans une robe bleue toute simple. Sans un mot, H&#233;l&#232;ne s'avan&#231;a avec son livre sous le bras et le posa sur la petite table en souriant. Pierre se figea, la main lev&#233;e au-dessus d'une page de garde qu'il avait commenc&#233; &#224; d&#233;dicacer (&#171; &#224; Marie, en esp&#233;rant ne pas la d&#233;cevoir &#187;), compl&#232;tement pris au d&#233;pourvu. Ce roman, qu'elle avait lu alors qu'il n'&#233;tait qu'&#224; l'&#233;tat d'un tiers de ramette A4 ratur&#233; de feutre rouge, ce roman qu'elle avait port&#233; avec lui tout au long des dix-huit lettres de refus d'&#233;diteurs, ce roman qui avait surv&#233;cu &#224; leur liaison et qui avait fini par &#234;tre publi&#233;, il &#233;tait l&#224;, pos&#233; entre eux comme un barrage infranchissable ou un pont frontalier. En clignant des yeux pour essayer de retenir ses larmes et en ordonnant &#224; sa main droite d'arr&#234;ter de trembler, Pierre posa sur la page de garde trois points de suspension et dessina dessous un petit c&#339;ur. C'est tout ce qu'il &#233;tait capable de faire &#224; ce moment l&#224;, et ces quelques millilitres d'encre bleue incrust&#233;e dans la fibre du papier traduisait au mieux (ou au moins mal) son &#233;tat d'esprit. H&#233;l&#232;ne baissa les yeux, reprit le livre et s'&#233;clipsa. Arriv&#233;e &#224; la porte, elle se retourna, porta l'index &#224; ses l&#232;vres, le retourna vers Pierre et disparut dans la rue Camille-Buffardel baign&#233;e de soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant deux ou trois jours, il oublia le courrier de son amie, reprenant en quelque sorte ses vieilles habitudes. Des id&#233;es lui &#233;taient venues pour Trois secondes avant la fin, et s'il n'avait pas pour autant repris la r&#233;daction du roman, il les avait not&#233;es dans le carnet &#224; spirales qu'il emportait partout avec lui. Plusieurs fois, il s'&#233;tait demand&#233; comment r&#233;agirait quelqu'un qui trouverait ce dr&#244;le de carnet dans la rue ou sur un banc. Il n'y avait l&#224;-dedans jamais de phrases r&#233;dig&#233;es, juste des noms, des abr&#233;viations, des chiffres, des chronologies, et parfois des petits sch&#233;mas que lui seul pouvait comprendre. Un esprit un tant soit peu parano&#239;aque qui d&#233;couvrirait ces notes pourrait facilement imaginer des choses &#233;tranges : un complot, la pr&#233;paration d'un attentat, les rep&#233;rages d'un tueur en s&#233;rie, l'organisation du braquage d'une banque... Perdu dans un avion en route vers les Etats-Unis, par exemple, un carnet pareil pourrait d&#233;clencher une mobilisation g&#233;n&#233;rale des services secrets et une nouvelle vague s&#233;curitaire. C'est en laissant son esprit divaguer de la sorte qu'il avait trouv&#233; la trame de Trois secondes avant la fin, en appliquant &#224; la perte d'un carnet de romancier la th&#233;orie du chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre mit &#224; profit ces trois jours de r&#233;pit pour faire r&#233;parer son iBook, dont le syst&#232;me d'exploitation n'en faisait qu'&#224; sa t&#234;te. Plut&#244;t que mettre lui-m&#234;me les mains dans la machine (dangereux) ou de le renvoyer au service apr&#232;s-vente (mieux valait ne pas &#234;tre press&#233;), il l'amena chez Francis, un type aux allure d'ours qui connaissait les Mac comme s'il les avait con&#231;u lui-m&#234;me. Sa m&#233;thode pour r&#233;soudre les probl&#232;mes aurait constern&#233; n'importe quel informaticien de m&#233;tier, mais elle &#233;tait efficace. Il la qualifiait lui-m&#234;me &#171; d'empirisme empathique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Si quelque chose ne marche pas, avait-il expliqu&#233; pour se justifier, il y a bien une raison, c'est pas juste pour t'emmerder. Et pour savoir ce qui ne marche pas, tu dois te mettre &#224; la place du syst&#232;me. Adopter son point de vue. C'est pas compliqu&#233; !
Le romancier voulait bien le croire, mais il avait quand m&#234;me du mal &#224; pratiquer l'empathie avec un programme fonctionnant sur une s&#233;rie de z&#233;ro et de un. Chacun son truc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Francis habitait dans le dernier endroit o&#249; on se serait attendu &#224; trouver un g&#233;nie de l'informatique. Ce matin-l&#224;, Pierre quitta la d&#233;partementale juste apr&#232;s le pont et s'engagea sur un chemin caillouteux. Au passage, il jeta un coup d'&#339;il &#224; la botte en caoutchouc enfil&#233;e sur le poteau &#224; c&#244;t&#233; de la bo&#238;te aux lettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Une technique navajo, lui avait confi&#233; Francis. Pour &#233;viter qu'un visiteur ne fasse plusieurs kilom&#232;tres de mauvaise piste pour rien, ils enl&#232;vent la botte quand ils s'en vont et la remettent &#224; leur retour. Bon, eux, ce n'est pas une botte de pluie verte qu'ils utilisent, mais &#231;a marche aussi bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa maison, qui ext&#233;rieurement ressemblait plut&#244;t &#224; une cabane de trappeur grand format, &#233;tait blottie dans une clairi&#232;re o&#249; broutait paisiblement l'&#226;ne Benjamin. La deux-chevaux bleu p&#233;trole que Francis avait patiemment remont&#233;e pi&#232;ce par pi&#232;ce trouvait curieusement sa place dans le paysage. Un gros bidon recueillait l'eau de pluie tomb&#233;e du toit et alimentait un abreuvoir en zinc o&#249; des rouge-gorge venaient se d&#233;salt&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ermite informaticien &#233;tait occup&#233; &#224; poncer une vieille table, les manches de son &#233;paisse chemise &#224; carreaux roul&#233;es au-dessus des coudes. Pierre s'en voulu un peu de perturber un &#233;quilibre aussi parfait. Aussi il se gara assez loin, comme &#224; son habitude, et attendit une bonne minute avant d'ouvrir sa porti&#232;re et de descendre. Il faisait &#233;tonnamment bon pour une journ&#233;e de fin f&#233;vrier, comme si le printemps annon&#231;ait son retour prochain. Les rayons de soleil traversaient sans peine les branches d&#233;nud&#233;es et baignaient la clairi&#232;re d'une lumi&#232;re vive. Pierre s'&#233;tira, sortit le portable, fit un geste pour prendre sa veste et se ravisa. Le chat Guille vint se frotter contre la jambe du visiteur avant de se rouler m&#233;thodiquement dans la terre sablonneuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fallu &#224; Francis qu'un petit quart d'heure pour identifier la panne et y rem&#233;dier, juste le temps pour Pierre de boire un caf&#233; et de regarder Benjamin d&#233;vorer le kilo de carottes qu'il lui avait apport&#233;. Tout &#233;tait d'un calme absolu. Comment dire ? Quand on arrivait l&#224;, on ne pouvait que se sentir en paix avec l'univers, et sans doute aussi avec soi-m&#234;me. Exactement ce que Francis recherchait quand il s'&#233;tait install&#233; ici, il y a cinq ans. Jamais il n'avait voulu dire ce qu'avait &#233;t&#233; sa vie avant, mais les photos d'enfants accroch&#233;es dans la cuisine laissaient entrevoir un gouffre sans fond. On y voyait deux petites filles riant aux &#233;clats, probablement des jumelles, et un gar&#231;onnet joufflu occup&#233; &#224; peindre en rouge un gros galet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Voil&#224;, mister Hemingway, &#231;a marche, s'exclama-t-il par la fen&#234;tre ouverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre se d&#233;gagea &#224; regret du transat bleu et blanc d&#233;fra&#238;chi et le rejoignit &#224; l'int&#233;rieur. La pi&#232;ce devait faire huit m&#232;tres carr&#233;s et ressemblait &#224; un atelier de menuisier, &#224; la diff&#233;rence pr&#232;s que ce n'&#233;tait pas du bois que Francis travaillait, mais du mat&#233;riel informatique. Des antiques ordinateurs Apple &#224; l'&#233;cran minuscule et globuleux c&#244;toyaient les derniers mod&#232;les extra-plats, et contre une pile de magazines sp&#233;cialis&#233;s s'appuyaient ce qui ressemblait &#224; des disques durs. Il y faisait meilleur que dans le reste de la b&#226;tisse, probablement gr&#226;ce &#224; la chaleur d&#233;gag&#233;e par les machines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Je t'ai t&#233;l&#233;charg&#233; la mise &#224; jour du syst&#232;me, tu n'auras plus de probl&#232;me maintenant. Ton pilote d'imprimante d&#233;connait aussi, j'en ai mis un plus r&#233;cent. &#199;a devrait aller. Brave b&#234;te, va ! fit-il en tapotant le clavier du iBook.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Francis refusait cat&#233;goriquement d'&#234;tre pay&#233; (&#171; j'ai mon boulot, &#231;a je le fais pour me d&#233;tendre &#187;), Pierre avait d&#233;cid&#233; de lui offrir un livre &#224; chaque fois qu'il faisait appel &#224; ses services. &#199;a lui donnait bonne conscience, et surtout il savait que son ami les lisait. Francis ne l'avait pas attendu pour constituer sa biblioth&#232;que - des centaines de poches align&#233;s sur des rayonnages constitu&#233;s de briques et de madriers - mais au moins le romancier y apportait une petite contribution. Et &#231;a leur donnait un bon sujet de conversation, compte-tenu du fait que Francis ne parlait presque jamais de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir d'&#233;t&#233;, ils avaient ainsi discut&#233; pendant plus d'une heure d'une nouvelle de Paul Auster, &lt;i&gt;Le conte de No&#235;l d'Auggie Wren&lt;/i&gt;. Francis avait trouv&#233; l'histoire extraordinaire - elle l'&#233;tait - et &#231;a lui avait donn&#233; une id&#233;e : depuis, chaque midi, il photographiait avec un appareil num&#233;rique sa clairi&#232;re et sa maison, toujours sous le m&#234;me angle. Et quant il lan&#231;ait un diaporama sur son &#233;cran de vingt pouces, d&#233;filait alors une infinie variation de lumi&#232;re. Les feuilles de ch&#234;ne recouvraient le sol, disparaissaient sous une pellicule de neige, puis mouchetaient les branches d'un vert tendre. Certains jours, tout se perdait dans un brouillard aussi dense qu'un &#233;dredon. A d'autres moments, le soleil vertical de juillet &#233;crasait le d&#233;cor d'une lumi&#232;re aveuglante. Parfois, le vent courbait les arbustes, ou la pluie creusait des flaques semblables &#224; de petites mares. Benjamin et Guille apparaissaient, puis disparaissaient. C'&#233;tait une mani&#232;re de capturer le passage du temps qui en valait bien d'autres, et Pierre ne manquait jamais l'occasion de d&#233;couvrir les derni&#232;res s&#233;ries de clich&#233;s comme on prend des nouvelles d'un ami. Sur une photo, une seule, une silhouette de femme un peu floue semblait traverser le cadre - elle avait d&#251; passer en courant. Qui &#233;tait-ce ? Pierre avait failli poser la question, puis il s'&#233;tait abstenu. &#199;a ne le regardait pas, et Francis n'y fit jamais allusion. Cette fois-ci, le romancier amena un Stephen King en &#233;dition de poche, &lt;i&gt;Sac d'os&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- C'est une histoire de fant&#244;mes et de maison hant&#233;e, tu verras. C'est tr&#232;s m&#233;lancolique, beaucoup moins gore que ce qu'il fait d'habitude, et sans doute ce qu'il a &#233;crit de plus beau. Une fois que tu l'as commenc&#233;, tu ne le l&#226;ches plus. C'est la d&#233;finition la plus courte que je connaisse d'un bon livre. Et probablement la seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Francis prit le pav&#233;, le soupesa un instant et soupira :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Une histoire de fant&#244;mes. Je crois que j'en connais un rayon. Bon, il va me falloir au moins un mois pour le finir. Arrange-toi pour ne pas avoir besoin d'aide d'ici-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la route pour rentrer &#224; la maison, le sac du iBook pos&#233; sur le si&#232;ge passager avant, Pierre repensa tout d'un coup &#224; la proposition d'H&#233;l&#232;ne. Il ne voyait pas grand monde ces temps-ci, pour ne pas dire personne. La boulang&#232;re (&#224; qui il effleurait la paume de la main quand elle lui rendait la monnaie), le facteur et Francis devaient &#234;tre les seules personnes &#224; qui il avait adress&#233; la parole depuis une semaine. Le mauvais temps le rendait maussade (il le regretterait quand la chaleur de l'&#233;t&#233; le clouerait au sol), le jardin demandait &#224; &#234;tre nettoy&#233;, le robinet du lavabo gouttait et il fallait changer trois tuiles sur le toit. Sans m&#234;me parler de ce disjoncteur qui sautait une fois par mois. Ce n'&#233;tait pas vraiment des gros probl&#232;mes, c'&#233;tait m&#234;me rien du tout compar&#233; &#224; ceux qu'affrontent chaque jour les victimes du syst&#232;me, les d&#233;favoris&#233;s comme on disait. Mais quand Pierre n'allait pas bien, le moindre grain de sable prenait des allures de catastrophe.
Il ne t'en faut pas beaucoup pour &#234;tre d&#233;bord&#233;, disait sa m&#232;re. Elle avait raison, la brave femme, mais &#224; quoi ce genre de remarque pouvait-il bien servir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; comment le romancier en vint &#224; reconsid&#233;rer la perspective d'un voyage aux Etats-Unis sous un jour nouveau. Pourquoi pas, apr&#232;s tout ? Quinze jours au soleil du Nouveau-Mexique lui feraient sans doute du bien. Depuis longtemps, Pierre admirait la civilisation navajo, sa m&#233;taphysique et sa m&#233;decine, essentiellement bas&#233;e sur le r&#233;tablissement d'une harmonie perdue. Ce serait l'occasion de rouler dans la r&#233;serve et de s'arr&#234;ter dans les comptoirs d'&#233;change. H&#233;l&#232;ne avait raison : il irait voir Dealey Plaza dans la r&#233;alit&#233;, il descendrait Elm Street au pas, il fermerait les yeux et imaginerait la foule par un vendredi anormalement chaud de fin novembre, les motards, la Lincoln pr&#233;sidentielle...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, m&#234;me s'il ne voulait pas l'avouer, il avait tr&#232;s envie de revoir H&#233;l&#232;ne. C'&#233;tait peut-&#234;tre jouer avec le feu. Il ne savait m&#234;me pas si elle &#233;tait seule. Voyons voir, &#224; quoi pourrait ressembler son type du moment ? Un grand black &#224; la d&#233;gaine de basketteur qui lui balancerait des claques dans le dos ? Un avocat grisonnant et manucur&#233; qui le regarderait avec condescendance ? Un petit nerveux latino en T-shirt moulant qui vivrait de trafic de poteries indiennes ? Jolie collection de clich&#233;s, mon vieux. Je te croyais plus dou&#233; que &#231;a pour imaginer des personnages. Et si H&#233;l&#232;ne vivait seule, qu'allait-il se passer quand ils se retrouvaient en t&#234;te &#224; t&#234;te &#224; la nuit tomb&#233;e dans sa maison vide ? Ils allaient juste se souhaiter bonne nuit, se laver les dents et se coucher chacun de son c&#244;t&#233;, comme &#231;a ? Pierre avait toujours eu du mal &#224; croire &#224; la jolie fiction des ex-amants devenus amis. Des ex-amis devenus amants, il savait ce que &#231;a donnait, oh oui, il avait m&#234;me pay&#233; tr&#232;s cher pour savoir. Mais apr&#232;s tout, &#231;a valait peut-&#234;tre la peine de prendre le risque. De toute fa&#231;on, il n'avait pas son pareil pour se mettre dans des situations inextricables. Un peu plus ou un peu moins...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le temps de se garer devant le portail rouill&#233; et sa d&#233;cision &#233;tait prise. Ce soir-m&#234;me, il enverrait un message &#224; H&#233;l&#232;ne pour lui dire qu'il arrivait.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>22 novembre - extrait (chapitre 2)</title>
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		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



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&lt;p&gt;Trois mille mots pour le crime du si&#232;cle Tout avait commenc&#233; sept mois plus t&#244;t, en f&#233;vrier, quand le magazine Manuscrits le contacta pour un projet d'article. Pierre aimait bien Manuscrits, et c'&#233;tait r&#233;ciproque. Quand son premier roman, Noces rouges, avait &#233;t&#233; enfin &#233;dit&#233;, seule la revue litt&#233;raire au titre bleu l'avait recommand&#233; dans sa s&#233;lection du mois. On ne peut pas dire que les librairies aient &#233;t&#233; prises d'assaut, mais l'article de Christophe Salman avait fait du bien &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Trois mille mots pour le crime du si&#232;cle&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;	Tout avait commenc&#233; sept mois plus t&#244;t, en f&#233;vrier, quand le magazine &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt; le contacta pour un projet d'article. Pierre aimait bien &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt;, et c'&#233;tait r&#233;ciproque. Quand son premier roman, &lt;i&gt;Noces rouges&lt;/i&gt;, avait &#233;t&#233; enfin &#233;dit&#233;, seule la revue litt&#233;raire au titre bleu l'avait recommand&#233; dans sa s&#233;lection du mois. On ne peut pas dire que les librairies aient &#233;t&#233; prises d'assaut, mais l'article de Christophe Salman avait fait du bien &#224; l'&#233;crivain d&#233;butant et lui avait donn&#233; le coup de pouce qu'il attendait pour continuer. Pierre redoutait par dessus tout les critiques n&#233;gatives et il savait qu'elles avaient le pouvoir de l'achever. Bizarrement, il n'y en avait pas eu. En fait, &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt; avait &#233;t&#233; le seul journal &#224; lui consacrer une demi-page, un papier de huit cents mots plut&#244;t favorable, qui voyait en lui &#171; un auteur original qui cherche - et trouve - le moyen d'atteindre son lecteur au-del&#224; de l'intrigue, par l'&#233;cho de sa propre histoire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils avaient moins aim&#233; le deuxi&#232;me, &lt;i&gt;Choisis ton camp&lt;/i&gt;, et Pierre leur donnait raison. C'&#233;tait une commande qu'il avait b&#226;cl&#233;e en deux mois, et le r&#233;sultat ne l'emballait pas. Il avait pourtant emball&#233; son banquier, puisqu'il s'&#233;tait vendu &#224; quarante-cinq mille exemplaires, dix fois plus que le premier. Allez y comprendre quelque chose ! Avec cet argent, le n&#233;o-romancier &#224; succ&#232;s avait chang&#233; de voiture et sold&#233; quelques dettes. Puis il s'&#233;tait mis s&#233;rieusement au travail, pour la premi&#232;re fois de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand &lt;i&gt;L'&#233;clipse de lune&lt;/i&gt; sortit, deux ans plus tard, &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt; y consacra un dossier de huit pages, en &#233;change de quoi Pierre lui accorda un entretien exclusif et refusa deux &#233;missions &#224; la t&#233;l&#233;. L'initiative d&#233;plut fortement &#224; son &#233;diteur. La rumeur pr&#233;tendait que ce dernier s'&#233;tait fait m&#233;chamment tirer les oreilles par l'actionnaire majoritaire (un marchand d'armes de destruction plus ou moins massive, propri&#233;taire par ailleurs la quasi-totalit&#233; des magasines litt&#233;raires concurrents) et, apr&#232;s trois mois de gu&#233;rilla, il rompit le contrat. Pas grave. Pierre &#233;tait certain d'en trouver un autre dans les semaines suivantes, et ses ventes lui donnait le droit de n&#233;gocier toutes les clauses dans le d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un matin de f&#233;vrier, donc, Fr&#233;d&#233;ric Fournier, le r&#233;dacteur en chef de &lt;i&gt;Manuscrits&lt;/i&gt;, l'appela pour lui annoncer qu'il sortirait en juillet prochain un hors-s&#233;rie compos&#233; de douze longs articles (trois mille mots environ) command&#233;s &#224; douze &#233;crivains. Le principe &#233;tait simple : chaque auteur choisit un &#233;v&#233;nement historique qui l'a marqu&#233; pendant son enfance ou son adolescence, et raconte comment il l'a per&#231;u, en citant ses sources. L'&#233;v&#233;nement en question pouvait &#234;tre contemporain &#224; l'auteur, mais pas forc&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Je prends un exemple, expliqua Fournier. Si ce qui t'a frapp&#233; quand tu avais l'&#226;ge de la communion, c'est le proc&#232;s et la mort du Christ, je suis preneur. A condition que dans ton papier, tu me parles de la Bible, des p&#233;plums que tu as vu au cin&#233;, de Fluide Glacial, etc. Si c'est plut&#244;t Woodstock, &#231;a marche aussi. Tu vois le genre ? T'as pas besoin d'avoir v&#233;cu &#231;a en direct. L'important, c'est comment tu le racontes. Comment ta petite histoire s'inscrit dans la grande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Pour ma communion, c'est rat&#233;, mon vieux, bougonna Pierre qui sortait &#224; peine du lit. Et si tu veux savoir, pour moi J&#233;sus est un autonomiste palestinien avant l'heure, le reste c'est du folklore invent&#233; par les cathos pour d&#233;tourner les masses du message r&#233;volutionnaire. Quant &#224; Woodstock, bof, j'aime bien Hendrix et &#224; la limite Joplin, mais le reste ne m'inspire pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fournier laissa &#233;chapper un soupir exasp&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- C'&#233;tait juste des exemples ! Tu choisis ce que tu veux. Tu as une semaine pour nous faire une proposition. Apr&#232;s, c'est &#224; nous de combiner tout &#231;a pour avoir un &#233;crivain pour chaque mois de l'ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Bon. Et tes d&#233;lais, c'est quoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Lundi prochain, tu nous rappelles avec un &#233;v&#233;nement et une date. D&#233;but mars, quand on a toutes nos r&#233;ponses et qu'on a fait notre s&#233;lection, on te recontacte. Si tu es OK, tu as jusqu'&#224; d&#233;but juin pour aligner trois mille mots. &#199;a te va ?
D&#233;but juin. Jamais Trois secondes avant la fin ne serait fini &#224; cette date-l&#224;, mais Pierre pourrait s'octroyer un petit mois de pause et le terminer pendant l'&#233;t&#233;. De toute fa&#231;on, il devait rendre le manuscrit en septembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- OK, vendu. Je t'appelle lundi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cinq mots, l'affaire &#233;tait conclue et son destin scell&#233;. Il ne finirait jamais &lt;i&gt;Trois secondes avant la fin&lt;/i&gt;, qu'on devrait rebaptiser cent cinquante pages avant la fin. &#199;a figurera peut-&#234;tre dans l'&#233;dition posthume de ses &#339;uvres, qui sait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fallu pas longtemps &#224; Pierre pour faire son choix. Des &#233;v&#233;nements historiques qui avaient marqu&#233; son enfance, il n'en connaissait pas trente-six, et un seul l'avait hant&#233; depuis l'&#226;ge de douze ans. De plus, le challenge l'amusait. Accrocher le lecteur &#224; partir de sa petite mythologie personnelle ne serait pas facile. Allez savoir ce qui va toucher les gens. Parfois, vous &#233;laborez des constructions complexes, des intrigues tortueuses, des rebondissements au millim&#232;tre et ce que retient le lecteur, c'est la petite anecdote exhum&#233;e d'un souvenir d'enfance qui vous &#233;tait venue presque par hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lundi matin, Pierre eut le temps de prendre son petit d&#233;jeuner et de faire un semblant de m&#233;nage en attendant que quelqu'un veuille bien lui r&#233;pondre au journal, c'est-&#224;-dire pas avant dix heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Fred ? Salut, c'est moi. Je te rappelle pour ton hors-s&#233;rie de cet &#233;t&#233;. Comment ? Bien s&#251;r que je suis d'accord. Pourquoi ? Tu en doutais ? Bon, tant mieux ! J'ai choisi le 22 novembre. Oui, c'est &#231;a. Dallas, Dealey Plaza, midi et demi, Zapruder qui filme avec sa cam&#233;ra toute neuve, le tailleur rose de Jackie, la balle magique, tout ce qui s'ensuit. Qu'est-ce que tu dis ? Bien s&#251;r que j'y ai pens&#233;. On en a beaucoup parl&#233; l'an dernier ? Ah, mais attends, tu ne m'as pas demand&#233; de faire original, que je sache. Tu voulais un &#233;v&#233;nement qui a marqu&#233; mon enfance. Je t'en trouve un. Tu es preneur ? Bon. Je commence &#224; noter des id&#233;es, et d&#232;s que tu me fais signe, je m'y mets, OK ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre n'attendit pas d&#233;but mars. Il attaqua le soir m&#234;me. Le 22 novembre qui sommeillait dans un coin de sa m&#233;moire venait de se r&#233;veiller et n'allait plus le laisser en paix tant qu'il n'en n'aurait pas fait le tour. Mieux valait donc commencer tout de suite. Le romancier fit le tour des rayonnages de sa biblioth&#232;que, posa la grosse pyramide de livres sur la table de la cuisine, souleva l'&#233;cran du iBook et commen&#231;a &#224; &#233;crire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Quand tu seras petite - texte int&#233;gral</title>
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		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;C'&#233;tait le d&#233;but du mois de juillet et il faisait chaud. Tellement chaud que m&#234;me les ombres semblaient lourdes &#224; tirer. A midi, dehors, on se serait cru &#224; l'int&#233;rieur d'un four. Cette ann&#233;e-l&#224;, &#201;cila passait les grandes vacances avec Zo&#233;, sa maman, &#224; la campagne. La grande for&#234;t qui commen&#231;ait tout pr&#232;s de la maison &#233;tait bien agr&#233;able : il y faisait bon, car les arbres &#233;taient hauts et leur feuillage &#233;pais emp&#234;chaient le soleil de passer. &#201;cila et sa maman aimaient s'y promener. Quand (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'&#233;tait le d&#233;but du mois de juillet et il faisait chaud. Tellement chaud que m&#234;me les ombres semblaient lourdes &#224; tirer. A midi, dehors, on se serait cru &#224; l'int&#233;rieur d'un four.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ann&#233;e-l&#224;, &#201;cila passait les grandes vacances avec Zo&#233;, sa maman, &#224; la campagne. La grande for&#234;t qui commen&#231;ait tout pr&#232;s de la maison &#233;tait bien agr&#233;able : il y faisait bon, car les arbres &#233;taient hauts et leur feuillage &#233;pais emp&#234;chaient le soleil de passer. &#201;cila et sa maman aimaient s'y promener.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand elle apercevait un animal, &#201;cila lui donnait un nom, comme si elle le connaissait. &lt;i&gt;&#8220;Bonjour Noisette !&#8221;&lt;/i&gt; criait-elle quand elle voyait un &#233;cureuil d&#233;valer un tronc d'arbre. &lt;i&gt;&#8220;Maman, tu crois que Sainfoin va se montrer aujourd'hui ?&#8221;&lt;/i&gt; demandait-elle en cherchant des yeux un lapin. &lt;i&gt;&#8220;Je ne trouve pas Quissifrotte, pourtant il &#233;tait l&#224; hier&#8221;&lt;/i&gt; disait-elle en parlant du h&#233;risson.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila avait de tr&#232;s bons yeux, et souvent, elle apercevait des choses que Zo&#233; n'avait pas vues. Une fois, promis jur&#233;, elle avait rep&#233;r&#233; une girafe dont la t&#234;te et le long cou d&#233;passaient derri&#232;re une haie d'arbustes. &lt;i&gt;&#8220;Tu as beaucoup d'imagination, ma fille&#8221;&lt;/i&gt; avait ri sa maman.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;MARDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, o&#249; il faisait un peu moins chaud que d'habitude, &#201;cila et Zo&#233; d&#233;cid&#232;rent de pique-niquer dans la for&#234;t. Elles pr&#233;par&#232;rent des &#339;ufs durs, des tomates, du pain, du saucisson, des chips, des abricots et deux bouteilles d'eau fra&#238;che. Apr&#232;s avoir march&#233; pendant une heure, elles s'install&#232;rent dans une clairi&#232;re o&#249; l'herbe &#233;tait douce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le repas, Zo&#233; s'allongea sur une couverture et s'endormit. &#201;cila, qui n'&#233;tait pas fatigu&#233;e, observa le va et vient d'une colonie de fourmis noires, puis se mit &#224; surveiller les arbres &#224; la recherche de Noisette. Le sommeil la prit par surprise alors qu'elle venait de se coucher aupr&#232;s de sa maman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un rayon de soleil sur son visage qui la r&#233;veilla. Elle avait beaucoup transpir&#233; et sa gorge &#233;tait s&#232;che. Allong&#233;e sur le ventre, &#201;cila chercha des yeux les bouteilles d'eau. Vides, toutes les deux. Il lui semblait pourtant qu'&#224; la fin du repas, l'une d'elle &#233;tait presque pleine. C'&#233;tait emb&#234;tant. &#201;cila pensa un moment &#224; r&#233;veiller Zo&#233;, mais elle &#233;tait grande maintenant, elle pouvait se d&#233;brouiller toute seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors qu'elle entendit un petit bruit dans la for&#234;t silencieuse. Un peu comme un ruisseau. &#201;cila se leva et fit quelques pas dans sa direction, sans trop s'&#233;loigner de la clairi&#232;re o&#249; dormait sa maman. Derri&#232;re un gros fourr&#233;, elle d&#233;couvrit une vieille maison, toute petite, avec une porte sans poign&#233;e, deux fen&#234;tres un peu de travers et une chemin&#233;e qui penchait. Elle avait l'air abandonn&#233;e. De hautes herbes l'entouraient, un volet &#233;tait cass&#233; et des tuiles manquaient sur le toit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#232;s de la porte, une petite fontaine laissait s'&#233;couler un filet d'eau dans un bassin de pierre. Deux oiseaux, qui s'y rafra&#238;chissaient, s'envol&#232;rent en entendant &#201;cila. Le tuyau par lequel l'eau s'&#233;coulait avait une forme &#233;trange. Il s'&#233;largissait puis se resserrait &#224; l'extr&#233;mit&#233;. Un peu comme... comme une t&#233;tine, c'est &#231;a. &#201;cila n'avait jamais vu une fontaine aussi bizarre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme elle avait tr&#232;s soif, elle se pencha, forma un petit bol avec ses mains pour y recueillir l'eau et les porta &#224; sa bouche. L'eau &#233;tait tr&#232;s fra&#238;che, mais elle avait un petit go&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit go&#251;t de lait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est qu'apr&#232;s avoir bu de longues gorg&#233;es qu'&#201;cila se redressa brusquement. &#8221;J'esp&#232;re qu'elle est bonne &#224; boire, pensa-t-elle. Sinon, je risque d'avoir mal au ventre.&#8221; Ses mains glac&#233;es la firent frissonner. Elle courut pour rejoindre la clairi&#232;re, s'embroncha dans une chose en plastique rouge et jaune &#224; moiti&#233; enterr&#233;e et se rattrapa de justesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zo&#233; dormait toujours quand &#201;cila s'allongea sur la couverture, le c&#339;ur battant. &#8220;Dr&#244;le de maison&#8221;, pensait-elle. &#8220;Dr&#244;le de fontaine aussi.&#8221; mais quand sa maman se r&#233;veilla, la petite fille pr&#233;f&#233;ra ne pas lui parler de ce qui lui &#233;tait arriv&#233;. De toute fa&#231;on, Zo&#233; ne la croirait pas.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;MERCREDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain matin, il arriva &#224; &#201;cila une chose &#233;trange. Alors qu'elle courait, son pied gauche sortit de sa sandale et elle se retrouva le nez dans l'herbe. La petite fille se rechaussa, mais elle s'aper&#231;u que ses sandales &#233;taient devenues trop grandes. Trop grandes ? Comment des sandales peuvent-elles s'agrandir toutes seules ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi, Zo&#233; lui demanda de mettre son chapeau pour aller dehors. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Il fait tr&#232;s chaud et le soleil tape dur, expliqua-t-elle. Je ne voudrais pas que tu attrapes une insolation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila prit son chapeau bleu accroch&#233; au portemanteau et sortit en claquant la porte. Deux minutes apr&#232;s, elle rentrait et jetait le chapeau par terre. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Maman, il m'emb&#234;te ce chapeau, je n'y vois rien avec !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zo&#233; sourit et r&#233;pondit : &lt;br class='manualbr' /&gt;- C'est normal, ma ch&#233;rie, c'est un chapeau, pas des lunettes. Il sert &#224; te prot&#233;ger la t&#234;te du soleil, pas &#224; t'aider &#224; y voir mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila poussa un long soupir. D&#233;cid&#233;ment, les parents ne comprennent rien de ce qu'on leur raconte.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Je sais bien, maman. Mais je te dis qu'avec ce chapeau, je n'y vois rien ! Regarde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite fille ramassa le chapeau et le mit sur sa t&#234;te. Il lui descendait jusqu'aux yeux.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Ce n'est rien, on va arranger &#231;a. Je te fais un revers, viens l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila ressortit, soucieuse. Ce matin les sandales (elles les avaient resserr&#233;es au maximum, mais son talon sortait &#224; chacun de ses pas), maintenant, le chapeau... Tout semblait s'agrandir autour d'elle, et sa maman ne s'apercevait de rien !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; l'heure d'aller se coucher que la petite fille s'inqui&#233;ta vraiment. Zo&#233; venait de commencer &#224; lui raconter son histoire pr&#233;f&#233;r&#233;e,&lt;i&gt; Alice au pays des merveilles&lt;/i&gt;, et comme &#224; son habitude depuis qu'elle &#233;tait rentr&#233;e au CP, &#201;cila d&#233;chiffrait quelques mots, la t&#234;te appuy&#233;e contre l'&#233;paule de sa maman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ce soir-l&#224;, elle ne d&#233;chiffrait rien du tout. Elle reconnaissait bien la plupart des lettres, sans probl&#232;me, ici un A, l&#224; un T, un peu plus loin un C... Mais elle n'arrivait &#224; reconna&#238;tre presque aucun mot. Si, l&#224;, ALICE. Et la ligne en dessous, LAPIN. Mais le reste ? Ces dizaines de mots qu'elle &#233;tait si fi&#232;re de prononcer en les suivant de son index ? Impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, les mots que Zo&#233; pronon&#231;aient &#233;taient bien les m&#234;mes que d'habitude. Mais elle ne les reconnaissaient plus.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;JEUDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En sortant de son lit, alors que le soleil dessinait des traits de lumi&#232;re sur les contours des volets, &#201;cila comprit tout de suite que les choses bizarres qui lui arrivaient depuis la veille n'&#233;taient pas termin&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bas de son pyjama lui tombait sur les chevilles. En haussant les &#233;paules, la petite fille l'enleva et alla dans la vieille armoire choisir une robe. La bleue &#224; rayures blanches, qui lui plaisait beaucoup mais qui commen&#231;ait &#224; &#234;tre un peu serr&#233;e, lui descendait largement sous le genou et les bretelles ne tenaient plus sur les &#233;paules. &#201;cila se rappela ce qui lui &#233;tait arriv&#233; avec les sandales et le chapeau, hier. Pourquoi tout semblait trop grand ? Les choses changeaient-elles de taille sans qu'elle s'en rende compte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila ferma les yeux, essaya de r&#233;fl&#233;chir mais ne trouva rien. C'&#233;tait juste un peu trop compliqu&#233; pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et sa maman qui ne s'apercevait de rien...&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;VENDREDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Encore par terre ! C'&#233;tait la troisi&#232;me fois d'affil&#233;e qu'&#201;cila tombait de son v&#233;lo. D&#233;j&#224;, quand elle avait voulu en faire, il avait fallu que Zo&#233; lui descende la selle au maximum. Et m&#234;me comme &#231;a, il &#233;tait encore trop haut... Une fois perch&#233;e dessus, la petite fille avait le plus grand mal &#224; tenir l'&#233;quilibre, et au bout de trois ou quatre coups de p&#233;dale, elle finissait sur les cailloux du chemin. &#8220;Si &#231;a continue, il va me falloir les petites roues&#8221;, pensait-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi son v&#233;lo, lui aussi, se mettait-il &#224; grandir ? Les chaises de la cuisine devenaient chaque jour un peu plus haute, et &#201;cila devait se mettre sur la pointe des pieds pour atteindre l'interrupteur des toilettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y avait cette fatigue. A midi, la petite fille devenait grognon : piquer une tranche de tomate avec sa fourchette et l'amener jusqu'&#224; sa bouche lui demandait autant d'efforts que de pousser une brouette pleine de cailloux. &#201;cila avait sommeil, affreusement sommeil, et n'avait qu'une envie : aller s'allonger sur son lit, dans la p&#233;nombre de sa petite chambre, son lapin en peluche bien serr&#233; contre sa joue. - Fais une bonne sieste, ma toute petite, dors bien ! lui dit sa maman en l'embrassant sur le front.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;SAMEDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le carton que Zo&#233; &#233;tait all&#233; chercher au grenier sentait bon la poussi&#232;re. A l'int&#233;rieur, &#201;cila reconnu sa petite robe verte et bleue, une chemisette jaune paille et des sandales rouges qui lui semblaient minuscules. &#199;a faisait si longtemps qu'elle n'avait plus mis ces habits-l&#224; ! Au moins... au moins quatre ans, oui, quatre ans. C'est &#224; ce moment-l&#224; qu'&#201;cila comprit ce qui lui arrivait. Ce n'&#233;tait pas son v&#233;lo qui grandissait, ni les chaises qui devenaient plus hautes. C'&#233;tait elle qui rapetissait. Elle devenait de plus en plus petite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque jour, elle perdait un an. Ses pieds r&#233;tr&#233;cissaient, ses mains changeaient de taille, certains mots avaient du mal &#224; sortir dans l'ordre de sa bouche : elle disait salamboire au lieu de balan&#231;oire, mousquitaire au lieu de moustiquaire, et elle ne savait plus compter &#224; voix haute que jusqu'&#224; cinq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, dans sa t&#234;te elle avait toujours sept ans. C'est quand elle voulait faire quelque chose que &#231;a ne marchait plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir-l&#224;, couch&#233;e dans son lit qui lui semblait de plus en plus grand, &#201;cila essaya de r&#233;fl&#233;chir : &lt;br class='manualbr' /&gt;- Je vais devenir de plus en plus petite. Demain, je n'aurai plus que deux ans, il va me falloir la couche. Apr&#232;s-demain, je serai redevenue un b&#233;b&#233; de un an et je ne saurai plus marcher toute seule... Et apr&#232;s ? Est-ce que je rentrerai dans le ventre de ma maman ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur ces pens&#233;es qu'&#233;puis&#233;e, la petite fille s'endormit. Dans son r&#234;ve, elle avait chaud, de plus en plus chaud. Elle avait aussi soif, tr&#232;s soif. Si seulement elle se souvenait o&#249; elle avait mis son petit biberon d'eau...&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;MARDI&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;- Tu as bien dormi, ma puce ! Mais ne reste pas l&#224; au soleil, tu vas avoir trop chaud !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La voix de Zo&#233; arriva aux oreilles d'&#201;cila avant que ses yeux n'aient eu le temps de s'habituer &#224; la lumi&#232;re aveuglante. O&#249; &#233;tait sa chambre ? Et son lit ? Et sa peluche ? Pourquoi &#233;tait-elle allong&#233;e sur une couverture, dans une clairi&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;cila s'assit brusquement et regarda ses jambes et ses bras. Elle &#233;tait redevenue grande, aussi grande que...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bien s&#251;r ! Ce n'&#233;tait qu'un r&#234;ve ! Jamais elle n'avait r&#233;tr&#233;ci, elle &#233;tait toujours &#201;cila, qui savait faire du v&#233;lo, dessiner, &#233;crire, lire. Elle se leva d'un bond et dit &#224; sa maman avec un grand sourire : &lt;br class='manualbr' /&gt;- J'ai bien dormi ! Mais maintenant, j'ai une de ces soifs ! Il nous reste &#224; boire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zo&#233; regarda les bouteilles vides et soupira : &lt;br class='manualbr' /&gt;- Rien du tout, pas une goutte ! Il faudra attendre d'&#234;tre rentr&#233;es &#224; la maison. A moins qu'on ne trouve une fontaine quelque part...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite fille sentit son c&#339;ur battre tr&#232;s fort et elle r&#233;pondit aussit&#244;t : &lt;br class='manualbr' /&gt;- &#199;a ne fait rien ! Je pr&#233;f&#232;re attendre qu'on arrive &#224; la maison. Il faut faire attention avec l'eau des fontaines, tu sais...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>22 novembre - extrait (chapitre 5)</title>
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		<dc:creator>Bruno</dc:creator>



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&lt;p&gt;Sur Dealey Plaza L'Airbus d'Air France d&#233;colla de Roissy le vendredi suivant &#224; 13h30. Changement &#224; l'a&#233;roport Hartsfield, d'Atlanta, la ville de Coca-Cola, d'Autant en emporte le vent et des JO de 1996, et arriv&#233;e &#224; Albuquerque, Nouveau-Mexique &#224; 20h20. Quatorze heures et cinquante minutes de voyage. Ce jour-l&#224;, chaque tour de cadran pass&#233;e dans la carlingue ne comptait que trente minutes, puisque si pour l'horloge interne de Pierre il &#233;tait un peu plus de quatre heures du matin, au Texas (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Sur Dealey Plaza&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'Airbus d'Air France d&#233;colla de Roissy le vendredi suivant &#224; 13h30. Changement &#224; l'a&#233;roport Hartsfield, d'Atlanta, la ville de Coca-Cola, d'Autant en emporte le vent et des JO de 1996, et arriv&#233;e &#224; Albuquerque, Nouveau-Mexique &#224; 20h20. Quatorze heures et cinquante minutes de voyage. Ce jour-l&#224;, chaque tour de cadran pass&#233;e dans la carlingue ne comptait que trente minutes, puisque si pour l'horloge interne de Pierre il &#233;tait un peu plus de quatre heures du matin, au Texas la soir&#233;e commen&#231;ait &#224; peine. Question absurde : quel &#226;ge a un pilote de ligne qui fait r&#233;guli&#232;rement le trajet entre l'Europe et l'Am&#233;rique du nord ? Et mieux encore, sur quel calendrier virtuel est cal&#233; celui qui pilote un long courrier entre l'Am&#233;rique du Nord et l'Asie, franchissant la ligne de changement de date &#224; chaque voyage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Logiquement, se dit Pierre en survolant l'Atlantique, tout &#231;a devait s'&#233;quilibrer entre les allers, o&#249; les journ&#233;es sont plus longues, et les retours, o&#249; elles sont amput&#233;es. Mais quand m&#234;me. De la m&#234;me fa&#231;on qu'en sport, une erreur d'arbitrage en faveur des bleus n'annule pas l'erreur pr&#233;c&#233;dente qui avait profit&#233; aux blancs, les heures gagn&#233;es un jour ne sont pas celles perdues la semaine suivante. Pour les humains, songeait Pierre, c'&#233;tait un probl&#232;me relativement r&#233;cent dans l'Histoire : les voyages se multipliaient, sur des distances de plus en plus longues avec des dur&#233;es de plus en plus courtes. Combien de temps avait mis Christophe Colomb pour traverser l'Atlantique ? Soixante-dix jours, avant de toucher la c&#244;te des Bahamas. Aujourd'hui, le m&#234;me trajet se faisait en moins de huit heures. Comme si la Terre s'&#233;tait mise &#224; tourner de plus en plus vite, telle une toupie incontr&#244;lable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre s'arracha au sommeil quelques minutes avant l'atterrissage et quand H&#233;l&#232;ne le retrouva dans le terminal 1, il ne savait plus trop o&#249; il &#233;tait : ces a&#233;roports internationaux se ressemblent tous, et le d&#233;calage horaire ne facilite pas la lucidit&#233;. Elle &#233;tait habill&#233;e d'un jean co&#251;teux qui moulait ses longues jambes, d'un chemisier blanc et d'une veste de cachemire bleue. Avec ses cheveux d'un noir profond plus longs que dans son souvenir, elle ressemblait vaguement &#224; cette actrice galloise avec un dr&#244;le de nom et une d&#233;gaine latino. Comment, d&#233;j&#224; ? Ah oui, Zeta-Jones. Catherine Zeta-Jones. Et toi, tu n'as rien &#224; voir avec Michael Douglas, mon pauvre vieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle le prit dans ses bras comme un vieil ami, en un geste charg&#233; de tendresse mais d&#233;pourvu de sensualit&#233;. Ce n'&#233;tait sans doute pas plus mal. De toute fa&#231;on, Pierre n'&#233;tait pas en &#233;tat de jouer les romantiques. Il avait plut&#244;t l'impression de flotter dans du brouillard &#233;pais qui &#233;touffait les sons et d&#233;lavait les couleurs. Il r&#233;cup&#233;ra sa valise, monta dans le pick-up truck noir et passa l'heure qui suivit pour rejoindre Santa Fe dans un demi-sommeil p&#226;teux, hypnotis&#233; par les lumi&#232;res vertes du tableau de bord. A des centaines de kilom&#232;tres de l&#224;, semblait-il, H&#233;l&#232;ne lui parla de son magasin, de l'argent qu'elle avait gagn&#233;, de sa nouvelle maison &#224; deux millions de dollars, de ses clients qui venaient de plus en plus de l'&#233;tranger, des Russes et des Chinois pleins aux as. Pas de petit ami en vue, apparemment, mais Pierre &#233;tait si fatigu&#233; qu'elle aurait aussi bien pu lui annoncer qu'elle avait trois enfants de trois p&#232;res diff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Evidemment, il se r&#233;veilla bien avant l'aube le lendemain. Un terrible mal de t&#234;te s'&#233;tait install&#233; entre ses tempes et il d&#233;cida que prendre l'air ne lui ferait que du bien. Le froid &#233;tait vif &#224; cette altitude, deux mille cent m&#232;tres tout de m&#234;me. Les &#233;toiles scintillaient dans l'air transparent, concurrenc&#233;es par l'&#233;clairage brutal de l'agglom&#233;ration. De la terrasse, on voyait au loin la vieille ville qui m&#233;ritait bien ce titre, puisqu'elle allait bient&#244;t f&#234;ter ses quatre si&#232;cles d'histoire. Banal &#224; l'&#233;chelle europ&#233;enne. Ici, quatre cents ans renvoyaient en quelque sorte &#224; l'antiquit&#233;, pour ne pas dire au jardin d'Eden, avant que les Blancs n'entreprennent de d&#233;vaster l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand H&#233;l&#232;ne se leva, trois heures plus tard, Pierre avait d&#233;fait sa valise et rangeait ses affaires dans la chambre d'amis. Il posa son iBook sur une table de bois devant une fen&#234;tre donnant sur les montagnes Sangre de Cristo, le brancha sur le secteur et relu ses notes. Tout ne figurait pas dans l'article pour Manuscrits. Il avait notamment d&#233;couvert sur Internet des sites remarquablement document&#233;s dans lesquels on pouvait lire des extraits du rapport de la commission Warren, revoir image par image le film de Zapruder ou d&#233;couvrir des dizaines de photos prises par d'autres t&#233;moins ce jour-l&#224;. L'ensemble constituait assez d'&#233;l&#233;ments pour &#233;valuer toutes les hypoth&#232;ses, celles du complot ou celles d&#233;fendant les conclusions de la commission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Je vois que tu travailles avec du mat&#233;riel de pointe, fit H&#233;l&#232;ne en s'appuyant sur le dossier de sa chaise et en caressant de l'index les courbes du portable. Beau jouet... Bien dormi ? Bof ? Normal, apr&#232;s une journ&#233;e pareille. Il te faudra une semaine pour dig&#233;rer le d&#233;calage horaire. Mais je te conseille de te caler rapidement sur notre rythme d'ici. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Tant que tu ne me forces pas &#224; manger des &#339;ufs et du bacon au petit d&#233;jeuner, &#231;a ira, miss Nouveau-Mexique. Quel est le programme ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pour aujourd'hui, je te propose de r&#233;cup&#233;rer tranquillement. On pourra aller faire un tour en ville cet apr&#232;s-midi, apr&#232;s que tu aies fait la sieste. Parce que vu &#224; l'heure o&#249; tu t'es lev&#233;, je prends les paris qu'&#224; deux heures tu seras KO pour le compte.&lt;br class='manualbr' /&gt;- On verra. Je suis plus r&#233;sistant que tu le crois, tu sais. La sieste, je n'ai jamais aim&#233; &#231;a. Quand je me r&#233;veille, je suis encore plus mal qu'avant de m'endormir. L'estomac barbouill&#233;, une migraine tenace et les jambes en coton. Je pr&#233;f&#232;re &#233;viter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre se retourna pour suivre H&#233;l&#232;ne du regard. Elle avait les m&#234;mes jeans que la veille, et un pull blanc qui lui descendait sur les cuisses. L'ensemble lui allait &#224; merveille et lui donnait une silhouette bien plus jeune que ses 38 ans. Bon sang, &#231;a n'allait pas &#234;tre simple... Avant d'arriver, il avait vaguement esp&#233;r&#233; qu'elle soit moins attirante qu'avant, un peu plus, comment dire, affadie. Tout faux. Elle semblait au contraire plus s&#251;re d'elle, plus directe. Une femme dans la pl&#233;nitude de ses moyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s un temps d'h&#233;sitation, il posa la question qui lui br&#251;lait les l&#232;vres juste au moment o&#249; elle sortait de la chambre :&lt;br class='manualbr' /&gt;- H&#233;l&#232;ne, dis-moi... Tu... tu vis seule ? Je veux dire, il n'y a que toi dans la maison ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Elle haussa les &#233;paules comme si ce point n'avait aucune importance. Ou si &#231;a ne le regardait pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Personne n'habite avec moi, si c'est ce que tu veux savoir. Mais il m'arrive de recevoir du monde. J'ai m&#234;me de quoi les garder pour la nuit, fit-elle en balayant la petite pi&#232;ce d'un geste ample. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour &#231;a, pas de doute, pensa Pierre avec un peu de tristesse. Tu as tout ce qu'il faut pour les garder pour la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; H&#233;l&#232;ne fut la premi&#232;re &#224; rompre le long silence qui s'&#233;tait install&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;- J'ai pens&#233; qu'on pourrait aller &#224; Dallas lundi ou mardi. En semaine, il y aura moins de touristes.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pas de probl&#232;me, fit-il en essayant de r&#233;primer un b&#226;illement. Euh, &#231;a fait loin d'ici ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Elle laissa &#233;chapper un petit rire moqueur.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Eh, d'o&#249; tu sors ? On n'est plus dans la vieille Europe, l&#224; ! Tu savais que le Nouveau-Mexique, &#231;a fait d&#233;j&#224; plus de la moiti&#233; de la France ? Et que le Texas est bien plus grand ? T'&#233;tais d&#233;j&#224; pas fort en g&#233;o, je vois que &#231;a ne s'est pas arrang&#233;. Pour aller d'ici &#224; Dallas, il y a plus de mille kilom&#232;tres &#224; vol d'oiseau. Donc l'avion, &#233;videmment. Une heure et demie de vol, &#231;a ira, non ? On arrive &#224; Fort Worth, c'est &#224; une trentaine de kilom&#232;tres du centre de Dallas. De l&#224;, il y a des bus qui t'emm&#232;nent o&#249; tu veux. On peut faire l'aller-retour dans la journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fort Worth. C'est de l&#224; que Kennedy &#233;tait parti, au matin du 22 novembre. De l'a&#233;roport militaire de Carswell, pour faire un saut de puce &#224; bord de Air Force One jusqu'&#224; l'a&#233;roport de Love Fields, &#224; Dallas. Parce que c'&#233;tait plus pratique que par la route, et meilleur pour les photos et les t&#233;l&#233;s. Le Pr&#233;sident ne le savait pas encore, mais le compte &#224; rebours venait de s'enclencher et il allait se jeter t&#234;te baiss&#233;e dans le pi&#232;ge. A midi et demie, sa trajectoire politique croiserait celle d'une balle de gros calibre, l'&#233;jectant du quotidien des sixties pour le propulser dans la mythologie contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;but d'apr&#232;s-midi, alors que le soleil tapait de plus en plus fort sur les monts Sangre de Cristo qui dominaient la ville, Pierre commen&#231;a &#224; avoir du mal &#224; distinguer les mots sur l'&#233;cran. M&#234;me avec un agrandissement de cent soixante quinze pour cent, qui lui permettait tout juste de faire entrer une ligne de texte sur les quatorze pouces de l'image, il avait l'impression que les caract&#232;res flottaient comme &#224; la surface d'un lac. Il referma le portable, le glissa dans sa housse, inclina le transat sous le grand c&#232;dre et s'endormit presque aussit&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quand la Lincoln noire pr&#233;sidentielle d&#233;bouche dans Elm Street, tout me semble familier, comme si j'&#233;tais &#224; la place d'Abraham Zapruder, tailleur &#224; Dallas, en train d'&#233;trenner sa cam&#233;ra super-8 toute neuve. J'ai choisi Dealey Plaza parce que ce n'est pas loin &#224; pied de ma boutique (le quartier est ferm&#233; &#224; la circulation) et parce que le virage entre Houston Street et Elm Street oblige les v&#233;hicules &#224; un quasi-demi tour. Le temps qu'ils acc&#233;l&#232;rent pour rejoindre le tunnel ferroviaire en bas de la place et l'autoroute qui m&#232;ne au Trade Mart, o&#249; un buffet attend les personnalit&#233;s, je pourrai cadrer le pr&#233;sident sans probl&#232;me. Ma secr&#233;taire est une fan de Jackie et &#231;a lui fera plaisir de la voir quand je projetterai le film dans la boutique, apr&#232;s avoir baiss&#233; les stores et ferm&#233; la porte. Et bon sang, c'est bien le diable si &#224; la faveur de l'obscurit&#233; je n'arrive pas &#224; glisser une main dans son chemisier blanc. Le m&#234;me que celui qu'elle porte aujourd'hui. Cette fille me rend fou. &#199;a y est, le convoi ralentit comme pr&#233;vu, j'ai la Lincoln pr&#233;sidentielle presque de face. Kennedy est assis &#224; l'arri&#232;re, &#224; droite, de mon c&#244;t&#233;. Je le perds de vue un instant quand il passe derri&#232;re un panneau indicateur, et la seconde suivante, quand le pr&#233;sident r&#233;appara&#238;t dans mon viseur, il s'est pass&#233; quelque chose. Kennedy se tient le cou, et le type install&#233; devant lui se tourne pour voir ce qu'il se passe. La Lincoln roule maintenant devant moi, en contrebas du talus o&#249; je me suis post&#233;, debout sur un muret. Bizarrement, elle ralentit, on dirait qu'elle va s'arr&#234;ter. Pour mieux voir, je me penche vers la droite, je commence &#224; perdre l'&#233;quilibre et ce faisant, sans le savoir, je change le cours de l'histoire. J'&#233;carte le bras gauche pour essayer de me r&#233;tablir et j'y arrive presque quand un choc monstrueux me fait tournoyer sur moi-m&#234;me, comme si mon &#233;paule droite avait &#233;t&#233; percut&#233;e par une traverse d'acier br&#251;lante. Mes pieds d&#233;collent du muret, l'impact me fait ouvrir les mains et la cam&#233;ra tombe dans l'herbe une fraction de seconde avant moi. L'horizon bascule, le bleu du ciel, le vert tendre du gazon et le gris clair du bitume changent de place juste avant que les t&#233;n&#232;bres m'aspirent.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Pierre, &#231;a va ? Tu m'as fait peur, tu as cri&#233; pendant ton sommeil. C'&#233;tait quoi ? Un cauchemar ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'&#233;tait pas sur Dealey Plaza en train de se vider de son sang au milieu d'une foule de badauds contenue par des policiers. Il n'&#233;tait pas non plus au Parkland Memorial Hospital, dans une chambre blanche avec une perfusion plant&#233;e dans l'avant-bras. Le soleil avait tourn&#233; et l'&#233;blouissait alors qu'il essayait d'ouvrir les yeux. Machinalement, il se massa l'&#233;paule droite. Elle &#233;tait toujours l&#224;, et semblait encore en &#233;tat de marche. Elle n'avait pas &#233;t&#233; fracass&#233;e par une balle venue de l'arri&#232;re. Mais sa chemise de coton gris &#233;tait tremp&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Dr&#244;le de r&#234;ve, fit le romancier en se frottant vigoureusement les paupi&#232;res. C'est bizarre... J'&#233;tais &#224; Dallas le jour l'assassinat, c'est moi qui filmais &#224; la place de Zapruder, et apr&#232;s le premier coup de feu, j'ai &#233;t&#233; touch&#233; dans le dos. Comme si je m'&#233;tais trouv&#233; dans la ligne de mire d'un des tireurs du Grassy Knoll. On ne m'a jamais tir&#233; dessus, et pourtant, l&#224;, j'ai senti la balle traverser mon &#233;paule. Je peux te dire que &#231;a fait mal !&lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne lui passa la main dans les cheveux avec un sourire indulgent. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Je te reconnais bien l&#224;. Toujours &#224; te faire des films ! Pas pour rien que tu aimais tant Superman, surtout la sc&#232;ne o&#249; il arr&#234;te une balle de revolver dans sa main, tu te rappelles ? Sa nana, Lo&#239;s machin, se fait braquer dans une impasse. On l'avait vu ensemble au cin&#233;, dans la grande salle du Vox. Tiens, m&#234;me qu'il y avait Massi qui n'arr&#234;tait pas de me brancher. Qu'est-ce que tu &#233;tais jaloux !&lt;br class='manualbr' /&gt;- Sauf que l&#224;, dans mon r&#234;ve, je n'ai rien arr&#234;t&#233; du tout, marmonna Pierre. La balle m'a explos&#233; l'&#233;paule droite et m'a envoy&#233; en l'air. On ne m'a jamais tir&#233; dessus jusqu'&#224; pr&#233;sent, mais l&#224; c'&#233;tait r&#233;aliste. A part le silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne alla chercher deux bi&#232;res qu'ils burent lentement.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Imagine que &#231;a se soit pass&#233; r&#233;ellement comme &#231;a, reprit-il. Qu'est ce que &#231;a entra&#238;ne ? Dans le meilleur des cas, le plan des conspirateurs est par terre. La fusillade s'arr&#234;te, les types du Secret service et les policiers se pr&#233;cipitent vers moi, enfin, vers Zapruder pendant que les tireurs d'&#233;lite s'enfuient par le parking, derri&#232;re la palissade. Kennedy s'en tire avec une balle dans le dos et une blessure &#224; la gorge qui n'est sans doute pas mortelle. Dans le pire des cas, le pr&#233;sident est quand m&#234;me abattu, mais la th&#232;se du tireur unique ne tient plus, adieu la balle magique, termin&#233; Oswald en coupable id&#233;al. Et c'est une autre histoire qui commence.&lt;br class='manualbr' /&gt;- C'est &#231;a le probl&#232;me avec vous autres les &#233;crivains, fit H&#233;l&#232;ne en levant les yeux au ciel. Vous ne pouvez pas vous emp&#234;cher de plier la r&#233;alit&#233; comme &#231;a vous arrange. Et on appelle &#231;a l'inspiration !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle le cherchait, il le savait bien. Elle a toujours &#233;t&#233; comme &#231;a. Lui r&#233;pondre, c'&#233;tait entrer dans son jeu, et &#231;a finissait toujours &#224; son avantage. Il r&#233;pondit pourtant.&lt;br class='manualbr' /&gt;- On ne la plie pas, on la regarde sous un autre angle. Nuance. Et comme &#231;a, on peut parfois mettre en &#233;vidence des ressorts cach&#233;s, des choses qui vous &#233;chappent, &#224; vous autres les marchands d'art. En plus, personne n'est oblig&#233; de lire des romans, que je sache.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Ouh la ! C'est ta petite sieste qui t'as mis de mauvais poil ? Je croyais que tu ne devais pas dormir, d'ailleurs. Tu avais raison, &#231;a ne te r&#233;ussit pas. Allez, fit-elle en lui tapotant la main, je te laisse te remettre de tes &#233;motions, et apr&#232;s tu me donnes ta version de l'assassinat. Je parie que tu en meurs d'envie. Le vrai 22 novembre, racont&#233; par Pierre Sorensen ! Ecoutez bien, braves gens, vous allez tout savoir !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224;. Elle avait fini par obtenir le dernier mot. Le temps qu'il trouve quelque chose &#224; r&#233;pliquer, elle &#233;tait d&#233;j&#224; loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir m&#234;me, alors qu'elle garnissait de b&#251;ches la chemin&#233;e qui ornait le centre du salon, H&#233;l&#232;ne posa &#224; Pierre la question &#224; laquelle il s'attendait le moins.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Qu'est-ce qui lui est pass&#233; par la t&#234;te, d'apr&#232;s toi ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pardon ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Kennedy. Quand il &#233;tait dans cette limousine et qu'il a r&#233;alis&#233; qu'on lui tirait dessus, qu'est-ce qui lui est pass&#233; par la t&#234;te ? r&#233;p&#233;ta-t-elle patiemment.&lt;br class='manualbr' /&gt;- A part une balle suffisamment grosse pour abattre un cerf &#224; deux cent m&#232;tres, tu veux dire ? Franchement, je ne sais pas. A vrai dire, je ne me suis jamais pos&#233; la question, figure-toi. D'apr&#232;s ce que j'ai lu, il n'avait pas peur d'aller &#224; Dallas, pour lui c'&#233;tait un peu de la provocation, une sorte de jeu. Ses conseillers lui avaient pourtant dit que c'&#233;tait un d&#233;placement &#224; haut risque, dans une ville qui ne l'aimait pas du tout. D'un autre c&#244;t&#233;, on ne peut pas lui donner tort : quelle cr&#233;dibilit&#233; aurait le pr&#233;sident de la premi&#232;re puissance mondiale s'il avait peur de se d&#233;placer dans son propre pays ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- D'accord, c'&#233;tait peut-&#234;tre un jeu. Mais finalement, il a plut&#244;t &#233;t&#233; bien accueilli, non ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Oui, et &#231;a a surpris tout le monde. Les gens voulaient le voir de pr&#232;s, lui serrer la main, apercevoir Jackie. Il faut imaginer un peu : tous les deux, c'&#233;tait en quelque sorte un couple de cin&#233;ma. M&#234;me si leur m&#233;nage battait de l'aile...&lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne laissa &#233;chapper un petit rire mutin du plus bel effet.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Ah oui, l'histoire avec Marylin...&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pas qu'elle. JFK &#233;tait un v&#233;ritable obs&#233;d&#233; sexuel qui se faisait rabattre des filles par les types charg&#233;s de sa s&#233;curit&#233;. Clinton, &#224; c&#244;t&#233;, c'est un enfant de ch&#339;ur. Mais l&#224;, en novembre 1963, il avait l'air de s'&#234;tre calm&#233;. Jackie venait de perdre un nouveau-n&#233; pr&#233;matur&#233;, en ao&#251;t je crois, et elle n'avait pas du tout appr&#233;ci&#233; que Kennedy ne soit pas &#224; ses c&#244;t&#233;s &#224; ce moment-l&#224;. Du coup, elle avait pli&#233; bagage pendant trois semaines sur le bateau d'Onassis. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Et alors, s'exclama H&#233;l&#232;ne, elle avait bien raison ! Tu me prends pour une potiche, je me casse ! C'est avec le Grec qu'elle va se remarier apr&#232;s, non ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Oui. Mais &#224; l'automne 63, John a besoin d'elle pour d&#233;marrer sa campagne &#233;lectorale. Donc, officiellement, tout va mieux. Alors, &#224; quoi il pense, dans cette limousine ? Sans doute qu'il vient de marquer des points pour la pr&#233;sidentielle de 64. N'oublie pas que c'est un politicien, et que rien ne le passionne autant que la strat&#233;gie qui va lui permettre de rester au pouvoir. Il est midi et demie, il doit s&#251;rement avoir chaud, peut-&#234;tre un peu faim, et quand il voit le pont du chemin de fer devant lui, il sait que le plus dur est fait. Apr&#232;s, c'est une bretelle d'autoroute qui m&#232;ne au Trade Mart, le centre d'affaires o&#249; un banquet l'attend. C'est probablement au moment o&#249; il est le plus d&#233;tendu qu'il se prend une balle dans le cou, puis une autre dans l'&#233;paule. Je ne sais pas s'il a perdu connaissance avant le coup fatal ou s'il a eu le temps de se dire &#171; et merde... &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;- Et Jackie, &#224; c&#244;t&#233; de lui, qu'est-ce qu'elle a d&#251; se dire ? murmura H&#233;l&#232;ne. C'est elle le t&#233;moin principal, en fait, il est mort quasiment dans ses bras...&lt;br class='manualbr' /&gt;- Elle a eu une r&#233;action bizarre. Apr&#232;s le dernier tir, elle se met &#224; genoux sur la banquette et grimpe sur l'arri&#232;re de la Lincoln. Juste au moment o&#249; le chauffeur met un grand coup d'acc&#233;l&#233;rateur... Elle aurait pu se tuer. Un agent qui courait derri&#232;re la voiture monte en marche, l'attrape et la fait se rasseoir.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Pourquoi elle a fait &#231;a ? Elle voulait descendre ? Elle avait peur de se faire tirer dessus elle aussi ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Non, je ne crois pas. D'apr&#232;s les t&#233;moignages, elle voulait r&#233;cup&#233;rer un morceau de bo&#238;te cr&#226;nienne. &lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne esquissa une grimace de d&#233;go&#251;t, comme si Pierre lui avait crach&#233; &#224; la figure.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Tu... tu pourrais passer sur ce genre de d&#233;tails, s'il te pla&#238;t ? Ou je ne suis pas s&#251;re de finir de dig&#233;rer mon chili con carne dans les meilleures conditions possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le romancier continua sans tenir compte de ce qu'elle venait de dire. Comme s'il parlait tout seul, s'il r&#233;fl&#233;chissait &#224; voix haute.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Elle savait qu'il &#233;tait mort, c'est s&#251;r, personne ne peut survivre avec le cr&#226;ne &#233;clat&#233; et une partie du cerveau en bouillie. Mais justement, elle ne voulait pas qu'on le voie dans cet &#233;tat-l&#224;, j'imagine. C'&#233;tait un geste d'amour. Le dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se turent pendant quelques secondes, leur visage &#233;clair&#233; par les seules flammes qui montaient dans l'&#226;tre. Le reste de la maison &#233;tait plong&#233; dans la p&#233;nombre, &#224; peine att&#233;nu&#233;e par une petite lampe de chevet dans l'angle oppos&#233; du salon. C'est au moment o&#249; H&#233;l&#232;ne ouvrit la bouche pour rompre le silence que le t&#233;l&#233;phone sonna, une esp&#232;ce de petite m&#233;lodie guillerette qui semblait s'excuser pour le d&#233;rangement. Elle se leva, attrapa le sans fil et sortit du salon avant m&#234;me de d&#233;crocher. Elle sait qui l'appelle, pensa Pierre avec une pointe d'amertume. Elle le sait et elle n'a pas envie que j'entende. S&#251;rement son petit ami. Pourquoi elle ne veut pas me le dire ? O&#249; est le probl&#232;me ? Bonne question. Lui-m&#234;me n'&#233;tait pas tr&#232;s s&#251;r d'avoir envie de savoir si elle &#233;tait avec quelqu'un en ce moment. En fait, depuis qu'il &#233;tait arriv&#233; ici, il ne savait pas vraiment ce qu'il voulait. Tu parles ! Bien s&#251;r que tu le sais ! Mais tu n'as m&#234;me pas l'honn&#234;tet&#233; de le reconna&#238;tre ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Il attrapa le tisonnier et piqua une grosse b&#251;che comme s'il voulait la faire parler. Se pouvait-il qu'il aime encore H&#233;l&#232;ne apr&#232;s tout ce temps ? Ou plut&#244;t, se pouvait-il qu'il ne l'aime plus ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Elle allait revenir pour lui dire qu'elle sortait ce soir, et il se retrouverait tout seul devant cette chemin&#233;e &#224; brasser ses id&#233;es noires. Il irait chercher son ordinateur et s'installerait sur la grande table pour travailler. Au moins la journ&#233;e, ou ce qu'il en reste, ne serait pas compl&#232;tement perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne r&#233;apparut cinq minutes plus tard avec un plateau sculpt&#233; sur lequel elle avait dispos&#233; une bouteille de cognac et deux verres, ainsi que le t&#233;l&#233;phone.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Excuse-moi, une copine qui avait essay&#233; de me joindre dans la journ&#233;e, fit-elle d'un ton d&#233;gag&#233;. J'ai pens&#233; qu'on discuterait mieux avec un petit verre. &#199;a te dit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu vois, tu te fais toujours des histoires. Elle ne partira pas ce soir. Elle est l&#224;, avec toi. Profite de l'instant. Go&#251;te-le. Fais-le durer.&lt;br class='manualbr' /&gt;- C'est parfait. De quoi veux-tu parler, maintenant ?&lt;br class='manualbr' /&gt;H&#233;l&#232;ne les servit et entama un nouveau paquet de Marlboro.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Ce meurtre de Kennedy, &#231;a m'intrigue. Si tu m'&#233;pargnes les d&#233;tails macabres, je serais curieuse que tu m'expliques pourquoi tu es tellement persuad&#233; qu'il y a eu complot. Dans l'article que tu m'as fait lire, tu n'en dis pas assez.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pierre but une gorg&#233;e de cognac et lui expliqua ce qu'il savait de l'affaire.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Tu connais la th&#232;se officielle, j'imagine. En deux mots, Lee Harvey Oswald, un ancien Marine qui a fait un s&#233;jour en URSS, est le tireur unique qui a abattu le Pr&#233;sident. Il aurait tir&#233; trois balles depuis le cinqui&#232;me &#233;tage d'un d&#233;p&#244;t de livres scolaires o&#249; il travaillait depuis peu, et qui domine la place. Sur ces trois balles, une a manqu&#233; la cible et bless&#233; un spectateur, James Tague, qui a re&#231;u un &#233;clat de trottoir quelques m&#232;tres &#224; l'avant du cort&#232;ge. La deuxi&#232;me a touch&#233; Kennedy &#224; la nuque, est ressortie par la gorge, a frapp&#233; Connally, qui &#233;tait assis devant le Pr&#233;sident, en entrant par le dos, lui a cass&#233; le poignet et a fini dans sa cuisse. Avant qu'on la retrouve intacte sur un brancard de l'h&#244;pital Parkland.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Ah oui, c'est &#231;a la fameuse &#171; balle magique &#187; ? &lt;br class='manualbr' /&gt;- Exactement. Car selon la th&#232;se officielle, Oswald n'a tir&#233; que trois fois, et le dernier impact est celui qui fait &#233;clater le cr&#226;ne de Kennedy. Apr&#232;s les coups de feu, Oswald sort de l'immeuble sans &#234;tre inqui&#233;t&#233;, retourne &#224; son appartement en faisant une partie du trajet en bus et une autre en taxi en changeant de direction, ressort, puis abat l'agent de police Tippit qui lui demandait ses papiers, laisse son portefeuille sur place, s'enfuit &#224; pied et se cache dans un cin&#233;ma o&#249; il est enfin arr&#234;t&#233; avec un autre portefeuille sur lui. La police de Dallas l'interroge pendant douze heures mais ne garde aucune trace, &#233;crite ou enregistr&#233;e. Elle l'inculpe d'abord pour le meurtre du policier, puis pour celui du pr&#233;sident. Le dimanche matin, Oswald doit &#234;tre transf&#233;r&#233; &#224; la prison de Dallas. Dans le parking souterrain, il est tu&#233; par Jack Ruby, un tenancier de bo&#238;tes de nuit li&#233; au milieu et bien connu de la police.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Bien connu, comment ? Il a fait de la prison ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Il a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; plusieurs fois, mais jamais condamn&#233;, alors qu'il touchait au trafic de drogue et &#224; la prostitution. Les flics de Dallas le connaissaient bien parce qu'il &#233;tait, comment dire, tr&#232;s serviable avec eux. Pour &#234;tre clair, il les fournissait en filles. D'ailleurs, Ruby n'aurait jamais d&#251; se trouver au sous-sol du b&#226;timent de la police quand Oswald est sorti. &#199;a veut dire que quelqu'un l'a laiss&#233; entrer.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Un complice ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Probablement. Mais pas selon le rapport Warren. Ruby a d&#233;clar&#233; qu'il avait tu&#233; Oswald pour &#233;pargner un proc&#232;s &#224; Jackie Kennedy, et pour venger le pr&#233;sident. &#199;a a paru plausible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la chemin&#233;e, les flammes d&#233;voraient les trois b&#251;ches dispos&#233;es en tipi au dessus du brasier. Pierre les observa avec attention et reprit :&lt;br class='manualbr' /&gt;- Une fois Oswald assassin&#233;, il n'y avait plus de proc&#232;s possible. Mais Lyndon Johnson, qui venait de remplacer Kennedy, s'est laiss&#233; convaincre par le directeur du FBI, Edgar Hoover, de d&#233;signer une commission d'enqu&#234;te pr&#233;sid&#233;e par le pr&#233;sident de la cour supr&#234;me, Earl Warren. Ce qu'il y a de fou dans cette histoire, c'est que la commission Warren doit d&#233;montrer par A plus B qu'Oswald est le seul tireur. Mais plus elle avance des preuves, plus elle recueille des t&#233;moignages, plus les questions s'accumulent et plus le doute s'&#233;tend. Normalement, c'est le contraire : dans une instruction, la justice doit chercher qui a fait quoi, et pourquoi, sans instruire uniquement &#224; charge. Au d&#233;part, on se trouve face &#224; une multitude de questions. Une fois l'enqu&#234;te boucl&#233;e, si le travail a &#233;t&#233; bien fait, on a &#224; peu pr&#232;s toutes les r&#233;ponses, que le coupable ait &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; ou pas. Malheureusement pour elle, la commission Warren est confront&#233;e d'entr&#233;e &#224; la quadrature du cercle : un pr&#233;sident assassin&#233;, un suspect arr&#234;t&#233;, montrez en quoi le suspect est le seul coupable. Comme entre temps ledit suspect est mort, la commission ne risque pas d'&#234;tre contredite. Elle va l'&#234;tre, pourtant. Par les faits. Il y a eu des dizaines de t&#233;moins, des photos, des films, des contre-enqu&#234;tes. Et pas de chance, rien ne colle avec la version officielle.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Attends, attends un peu, fit H&#233;l&#232;ne en jetant son m&#233;got dans la chemin&#233;e. Tu veux dire que la commission Warren est m&#234;l&#233;e au complot ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Non, je ne crois pas. Mais disons que ses membres, qui &#233;taient tous des politiciens, n'avaient pas envie de voir beaucoup plus loin que ce que le FBI leur disait. Par exemple, la commission n'a fait appel &#224; aucun enqu&#234;teur ind&#233;pendant. Dommage, car l'attitude du FBI avant et apr&#232;s le 22 novembre n'est pas des plus claires. Mais comme c'est lui qui fournissait les pi&#232;ces du dossier &#224; la commission, tu penses bien qu'il a fait le m&#233;nage.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Bon, admit H&#233;l&#232;ne. Supposons que le rapport Warren ne dise pas tout. Est-ce qu'on a une petite id&#233;e de ce qui s'est vraiment pass&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre se donna quelques secondes pour ordonner ses souvenirs.&lt;br class='manualbr' /&gt;- D'apr&#232;s ceux qu'on appelle les partisans de la th&#233;orie du complot, les tirs venaient d'un point situ&#233; &#224; l'arri&#232;re et en hauteur, mais aussi de face, depuis la droite de la chauss&#233;e. Certains sont m&#234;me plus pr&#233;cis et avancent qu'il y avait quatre &#233;quipes de tueurs op&#233;rant par trois et organis&#233;es pour un tir crois&#233;. Une au d&#233;p&#244;t de livres, mais pas &#224; la m&#234;me fen&#234;tre qu'Oswald, une dans l'immeuble Dal-Tex, dans l'axe &#224; l'arri&#232;re de la limousine et deux derri&#232;re une barri&#232;re pr&#232;s de l&#224; o&#249; se tenait Zapruder. Pierre mima le geste d'un tireur qui &#233;paule un fusil, le bras gauche point&#233; vers un masque inca. Et c'est un tir de face venant de cet endroit qui a achev&#233; Kennedy. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Donc, tu penches toi aussi pour le complot ?&lt;br class='manualbr' /&gt;- Je ne penche pour rien du tout. Je constate seulement que ce que dit la commission Warren ne tient pas la route. Je ne sais pas qui a tu&#233; Kennedy, et personne ne le saura peut-&#234;tre jamais, c'est trop tard maintenant. Mais deux choses sont certaines : ce n'est pas Oswald le coupable. Il n'a sans doute m&#234;me pas tir&#233; un seul coup de feu. Et la mort de JFK arrangeait beaucoup de monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne alluma une autre cigarette dans les braises. Les flammes faisaient briller ses pupilles et ses joues &#233;taient rouges.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Comment tu peux en &#234;tre aussi s&#251;r ? D'apr&#232;s ce que tu racontes dans ton article pour Manuscrits, la plupart des gens &#233;taient effondr&#233;s quand ils ont appris l'assassinat.&lt;br class='manualbr' /&gt;- La plupart, oui. Mais pas tous : Johnson, le vice-pr&#233;sident, savait que Kennedy ne voulait plus de lui pour les &#233;lections de 1964. Les deux hommes se d&#233;testaient, et Johnson disait &#224; qui voulait bien l'entendre qu'il se d&#233;barrasserait volontiers du clan Kennedy. Les p&#233;troliers texans s'inqui&#233;taient d'une taxe que JFK s'appr&#234;tait &#224; leur imposer. Quand il est arriv&#233; &#224; la Maison-Blanche, Johnson a annul&#233; le projet. Enfin, les marchands d'armes voyaient d'un tr&#232;s bon &#339;il l'intervention US au Vietnam et comptaient d&#233;j&#224; les dizaines de milliards de dollars que la guerre allait co&#251;ter chaque ann&#233;e. Or, en octobre, Kennedy ordonne le retrait de mille soldats du Vietnam. Et que fait Johnson le jour m&#234;me de l'enterrement du pr&#233;sident ? Il annule cet ordre. C'est dire si &#231;a urgeait ! Fais le compte : int&#233;r&#234;ts politiques plus int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques plus int&#233;r&#234;ts militaires. Sans compter la Mafia qui ne pouvaitplus voir les Irlandaisen peinture depuis que JFK avait donn&#233; carte blanche &#224; son fr&#232;re Robert pour faire le m&#233;nage, y compris &#224; la CIA.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Donc, tu dis que c'est Johnson qui a fait le coup ?&lt;br class='manualbr' /&gt;De la pointe du tisonnier, Pierre fit jaillir une gerbe d'&#233;tincelles &#224; l'extr&#233;mit&#233; de la grosse b&#251;che.&lt;br class='manualbr' /&gt;- Va savoir. Disons qu'il &#233;tait sans doute au courant que quelque chose se pr&#233;parait contre Kennedy, qu'il n'a rien fait pour l'en emp&#234;cher et qu'apr&#232;s, il a couvert l'affaire. Ce qui en fait bien entendu un complice de tout premier ordre. Et quand il nomme la commission Warren, il ne prend pas n'importe qui : on y trouve Gerald Ford, qui sera le vice-pr&#233;sident de Nixon pendant le Watergate dix ans plus tard, et Allen Dulles, l'ancien directeur de la CIA renvoy&#233; deux ans plus t&#244;t. Par Kennedy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;l&#232;ne secoua la t&#234;te, bailla longuement et s'&#233;tira, les bras en diagonale en un mouvement qui tendit ses seins sous la chemise de soie bleue nuit. Pierre ferma les yeux et respira profond&#233;ment. Ne refais jamais un truc pareil sinon je ne r&#233;ponds plus de moi.&lt;br class='manualbr' /&gt;- C'est fou, fit-elle d'une voix embrum&#233;e. J'ai un peu du mal &#224; y croire, c'est tellement gros... Sur ce, je vais me coucher. Tu peux utiliser la salle de bains d'en bas, il y a des serviettes propres. Bonne nuit. Essaie de dormir un peu.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pierre faillit dire quelque chose puis il se ravisa.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>12 juillet - extrait (chapitre 26)</title>
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&lt;p&gt;22H26, LOUISE Pauvre Giovanni, tu aurais vu sa t&#234;te ! Il ne s'attendait pas &#224; &#231;a. Moi non plus, d'ailleurs. Mais mon coup de pied est parti tout seul, quand j'ai vu l'autre tirer &#224; c&#244;t&#233; c'est la bouteille qui a pris. Note que &#231;a me vaut un joli spectacle, maintenant. &#199;a faisait bien longtemps que je n'avais pas vu l'Italien torse nu, au moins depuis l'&#233;poque o&#249; on allait &#224; la piscine &#224; la fac. Giovanni n'est pas du genre exhibitionniste. On ne peut pas dire qu'il soit dodu, mais il est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;22H26, LOUISE&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pauvre Giovanni, tu aurais vu sa t&#234;te ! Il ne s'attendait pas &#224; &#231;a. Moi non plus, d'ailleurs. Mais mon coup de pied est parti tout seul, quand j'ai vu l'autre tirer &#224; c&#244;t&#233; c'est la bouteille qui a pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Note que &#231;a me vaut un joli spectacle, maintenant. &#199;a faisait bien longtemps que je n'avais pas vu l'Italien torse nu, au moins depuis l'&#233;poque o&#249; on allait &#224; la piscine &#224; la fac. Giovanni n'est pas du genre exhibitionniste. On ne peut pas dire qu'il soit dodu, mais il est beaucoup plus poilu que Fred.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Boghossian et Djorkaeff. Il y a deux Arm&#233;niens sur la pelouse maintenant, &#231;a doit bien &#234;tre la premi&#232;re fois que &#231;a arrive en finale de la coupe du monde. L'ambiance qu'il doit y avoir &#224; Erevan, en ce moment !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Arm&#233;nie, c'est le pays d'origine de mon arri&#232;re grand-m&#232;re, Flora. C'est elle qui m'a &#233;lev&#233;e. Et le crois-tu ? Jusqu'&#224; sa mort, il y a deux ans, elle a toujours dit qu'elle avait pass&#233; avec moi les plus belles ann&#233;es de sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut dire qu'elle n'a pas tir&#233; le gros lot, Flora : elle avait dix-neuf ans au moment du g&#233;nocide, dont elle a r&#233;chapp&#233; par miracle, puis elle est arriv&#233;e &#224; Marseille en pleine premi&#232;re guerre, elle s'est mari&#233;e en dix-sept, son mari est mort de la grippe espagnole l'ann&#233;e suivante, juste le temps de lui faire des jumeaux, Christophe et Anne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand P&#233;tain demande l'Armistice aux Allemands, Flora a quarante-six ans. Son fils, Christophe, entre dans la R&#233;sistance, est arr&#234;t&#233; en quarante-trois et fusill&#233;. A la Lib&#233;ration, il ne lui reste plus que sa fille, Anne, et trois petits-enfants, dont Sophie, ma m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en soixante-huit, quand mes parents se s&#233;parent avant m&#234;me que je naisse, c'est elle qui s'est propos&#233;e pour s'occuper de mon fr&#232;re Hugues et de moi. Elle avait soixante-douze ans, pour une personne de sa g&#233;n&#233;ration c'&#233;tait d&#233;j&#224; vieux, il n'y avait pas de clubs pour les seniors, de gymnastique volontaire et tout ce business du troisi&#232;me &#226;ge qui se d&#233;veloppe aujourd'hui. Mais elle &#233;tait solide, Flora, apr&#232;s tout ce qu'elle avait v&#233;cu, ce n'&#233;tait pas un gar&#231;on de trois ans et un b&#233;b&#233; qui allaient lui faire peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En soixante-treize, Hugues est all&#233; vivre chez son p&#232;re et donc j'avais ma mamie pour moi toute seule. Je peux t&#233;moigner du fait qu'elle m'a donn&#233; confiance en moi, qu'elle m'a aim&#233; inconditionnellement, et si aujourd'hui j'ai cette intuition qui me rend proche des autres, c'est &#224; elle que je le dois. Elle me disait de faire ce qui &#233;tait juste, d'&#233;couter ce que me disait ma conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est morte cent jours avant ses cent ans, paisiblement, dans sa petite maison, sans docteur, sans infirmi&#232;re, sans perfusion. Elle m'avait dit adieu trois jours plus t&#244;t, apr&#232;s m'avoir longuement serr&#233;e sur son c&#339;ur pour la derni&#232;re fois. &lt;br class='manualbr' /&gt;- Louisette, tu es la petite lumi&#232;re qui a &#233;clair&#233; la fin de ma vie. &lt;br class='manualbr' /&gt;Je n'oublierai jamais ses derni&#232;res paroles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Arm&#233;nie. &#199;a me rappelle aussi Atom Egoyan. Comment faire mieux que son dernier film, d'apr&#232;s toi ? Quand j'ai vu De beaux lendemains, l'automne dernier, j'ai mis au moins une semaine &#224; m'en remettre. Comme Fred si les Bleus gagnent ce soir. Ce sera leurs beaux lendemains &#224; eux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sortant du cin&#233;, je me suis pr&#233;cipit&#233;e sur les articles qui parlaient du film : les quotidiens, les hebdos, les mensuels sp&#233;cialis&#233;s, tout. Je voulais tout lire, tout comprendre, rien ne devait m'&#233;chapper. Et quand je me suis imbib&#233;e de ce film comme une &#233;ponge, je suis retourn&#233;e le voir. Avec, comme toujours, un peu d'appr&#233;hension : est-ce que &#231;a sera aussi bien que la premi&#232;re fois ? Mieux ? Ou bien la d&#233;ception l'emportera-t-elle ? Je l'ai revu, et j'ai ador&#233;. D&#233;finitivement. A mon panth&#233;on personnel, le film d'Egoyan est tout en haut, et sans doute pour longtemps. Quel choc ! Pas de Br&#233;siliens, pas de coup de t&#234;te de Zidane, pas de tir de Ronaldo. Mais une mise en sc&#232;ne renversante &#224; tout point de vue, o&#249; les flash-back font glisser le temps sur une sorte de looping visuel : la cam&#233;ra part du sol, monte vers le ciel, s'y attarde quelques instants et quand elle redescend, on a chang&#233; de jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car De beaux lendemains, c'est surtout un sc&#233;nario millim&#233;tr&#233;, avec une construction d'une complexit&#233; incroyable, un peu comme le cheminement de la pens&#233;e. &#199;a ne part pas d'un point pour aller &#224; un autre, &#231;a saute, &#231;a se r&#233;p&#232;te, &#231;a prend la tangente, &#231;a revient en arri&#232;re. Egoyan lui m&#234;me a d&#233;nombr&#233; trente-deux jours diff&#233;rents dans son film, pas dans l'ordre chronologique &#233;videmment, ce serait trop simple. Exactement comme dans nos souvenirs, le temps a &#233;clat&#233;, au sens de vol&#233; en &#233;clats. La chute du car scolaire dans le lac gel&#233;, tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment au milieu du film, c'est comme un trou dans le r&#233;cit. Tout le reste est construit en cercles concentriques, avant et apr&#232;s. Quand les enfants disparaissent, il n'y a plus de pass&#233;, plus d'avenir. Juste un &#233;ternel pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu me diras, derri&#232;re le film d'Egoyan, il y a le livre de Russell Banks. Il y a aussi la l&#233;gende du joueur de fl&#251;te d'Hamelin, l'un r&#233;pondant &#224; l'autre, le roman se nourrissant du mythe. L&#224; o&#249; il est tr&#232;s fort, le r&#233;alisateur, c'est qu'il prend deux &#233;l&#233;ments existants et qu'avec &#231;a, il en fabrique un troisi&#232;me. Tout comme lui-m&#234;me est n&#233; en &#201;gypte de parents arm&#233;niens avant de grandir au Canada.
C'est &#231;a que &#231;a veut dire, tu vois, on ne vient pas de nulle part, on est le produit d'un homme et d'une femme, de l'histoire et de la g&#233;ographie. N&#233; &#224; tel endroit, &#224; telle date, de tels parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Egoyan, pour moi, c'est au cin&#233;ma ce que Nancy Huston (une Canadienne, elle aussi) est &#224; la litt&#233;rature : quand je vois les films de l'un et que je lis les livres de l'autre, j'en suis &#224; la fois reconnaissante et humili&#233;e. Comment faire mieux que &#231;a ? Qui tu es, ma pauvre Louise, pour avoir ne serait-ce que le vague projet d'adapter au cin&#233;ma Instrument des t&#233;n&#232;bres ? Jamais tu n'arriveras &#224; faire aussi bien, et &#224; quoi bon faire plus mal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est si bon parfois de se construire des r&#234;ves, des projets fous qui ne verront pas le jour...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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